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La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste

Pour caractériser le déclin du système capitaliste nous avons souvent évoqué, à l’instar de Rosa Luxemburg, la réalité d’une sorte de "peste" venant s’abattre "sur la civilisation". La première décennie du XXIe siècle montre que les phénomènes traduisant le pourrissement sur pied d’une société malade se sont exprimés par une exacerbation des contradictions du système capitaliste. Ces contradictions, prenant une ampleur croissante, ont ouvert les portes aux démarches les plus irrationnelles, aux catastrophes en tout genre, générant une sorte d’atmosphère de "fin du monde" qu’exploitent les Etats avec cynisme pour maintenir leur emprise sur des exploités de plus en plus mécontents, pour faire régner la terreur, tout comme le font, à leur échelle, les sectes religieuses et autres charlatans.

Pour le CCI, cette réalité, liée à la phase ultime du système capitaliste, souligne que les enjeux pour le futur de l’humanité sont énormes. L’alternative reste bien : "socialisme ou destruction de l’humanité" ! Malgré tous les dangers contenus dans la situation et la phase historique actuelle, le futur reste bel et bien dans les mains de la classe ouvrière.

Afin de mieux comprendre cette réalité et les enjeux qui en découlent, nous pensons nécessaire de revenir sur les fondements théoriques qui ont amené le CCI à développer le concept de "décomposition du système capitaliste". Nous republions donc un de nos textes fondamentaux sur cette question, intitulé : "La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste" et publié en mai 1990 (Revue Internationale n° 62).

Thèse sur la décomposition

L’effondrement du bloc impérialiste de l’Est est venu apporter la confirmation de l’entrée du capitalisme dans une nouvelle phase de sa période de décadence : celle de la décomposition générale de la société. Avant même que ne se produisent les évènements de l’Est, le CCI avait déjà mis en évidence ce phénomène historique (voir notamment la Revue internationale, n°57). Ces évènements, l’entrée du monde dans une période d’instabilité jamais vue par le passé, obligent les révolutionnaires à analyser avec un maximum d’attention ce phénomène, ses causes et conséquences, à mettre en évidence les enjeux de cette nouvelle situation historique.

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Tous les modes de production du passé ont connu une période d’ascendance et une période de décadence. Pour le marxisme, la première période correspond à une pleine adéquation des rapports de production dominants avec le niveau de développement des forces productives de la société, la seconde exprime le fait que ces rapports de production sont devenus trop étroits pour contenir ce développement. Contrairement aux aberrations énoncées par les bordiguistes, le capitalisme n’échappe pas à une telle loi. Depuis le début du siècle, et notamment depuis la Première Guerre mondiale, les révolutionnaires ont mis en évidence que ce mode de production était à son tour entré dans sa période de décadence. Cependant, il serait faux de se contenter d’affirmer que le capitalisme ne fait que suivre les traces des modes de production qui l’ont précédé. Il importe également de souligner les différences fondamentales entre la décadence capitaliste et celles des sociétés passées. En réalité, la décadence du capitalisme, telle que nous la connaissons depuis le début du XXe siècle, se présente comme la période de décadence par excellence (si l’on peut dire). Comparée à la décadence des sociétés précédentes (les sociétés esclavagiste et féodale), elle se situe à un tout autre niveau. Il en est ainsi parce que :

• le capitalisme est la première société de l’histoire qui s’étende à l’échelle mondiale, qui ait soumis à ses lois toute la planète ; de ce fait, la décadence de ce mode de production imprime sa marque à toute la société humaine ;

• alors que, dans les sociétés du passé, les nouveaux rapports de production appelés à succéder aux rapports de production devenus caducs pouvaient se développer à leur côté, au sein même de la société –ce qui pouvait, d’une certaine façon, limiter les effets et l’ampleur de sa décadence–, la société communiste, seule capable de succéder au capitalisme, ne peut en aucune façon se développer au sein de celui-ci ; il n’existe donc nulle possibilité d’une quelconque régénérescence de la société en l’absence du renversement violent du pouvoir de la classe bourgeoise et de l’extirpation des rapports de production capitalistes ;

• la crise historique de l’économie qui se trouve à l’origine de la décadence du capitalisme ne découle nullement d’un problème de sous-production, comme c’était le cas pour les sociétés antérieures, mais résulte, au contraire, d’un problème de surproduction, ce qui a pour effet (du fait, notamment, du contraste monstrueux entre l’énorme potentiel des forces productives et la misère atroce qui se répand dans le monde) de porter la barbarie, qui accompagne la décadence de toute société, à un niveau bien supérieur à tout ce qui a pu être connu dans le passé ;

• le phénomène d’hypertrophie de l’État, typique des périodes de décadence, trouve dans la décadence du capitalisme, avec la tendance historique au capitalisme d’État, sa forme la plus achevée et extrême, celle d’une absorption pratiquement totale de la société civile par le monstre étatique ;

• même si les périodes de décadence du passé ont été marquées par des conflits guerriers, ces derniers étaient sans commune mesure avec les guerres mondiales qui, déjà à deux reprises, ont ravagé la société capitaliste.

En fin de compte, la différence entre l’ampleur et la profondeur de la décadence capitaliste et celles des décadences du passé ne saurait se résumer à une simple question de quantité. Cette quantité elle-même rend compte d’une qualité différente et nouvelle. En effet, la décadence du capitalisme :

• est celle de la dernière société de classes, de la dernière société qui soit basée sur l’exploitation de l’homme par l’homme, qui soit soumise à la pénurie et aux contraintes de l’économie ;

• est la première à menacer la survie même de l’humanité, la première qui puisse détruire l’espèce humaine.

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Toutes les sociétés en décadence comportaient des éléments de décomposition : dislocation du corps social, pourrissement de ses structures économiques, politiques et idéologiques, etc. Il en a été de même pour le capitalisme depuis le début de sa période de décadence. Cependant, de même qu’il convient d’établir clairement la distinction entre cette dernière et les décadences du passé, il est indispensable de mettre en évidence la différence fondamentale qui oppose les éléments de décomposition qui ont affecté le capitalisme depuis le début du siècle et la décomposition généralisée dans laquelle s’enfonce à l’heure actuelle ce système et qui ne pourra aller qu’en s’aggravant. Là aussi, au-delà de l’aspect strictement quantitatif, le phénomène de décomposition sociale atteint aujourd’hui une telle profondeur et une telle extension qu’il acquiert une qualité nouvelle et singulière manifestant l’entrée du capitalisme décadent dans une phase spécifique –la phase ultime– de son histoire, celle où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l’évolution de la société.

En ce sens, il serait faux d’identifier décadence et décomposition. Si l’on ne saurait concevoir l’existence de la phase de décomposition en dehors de la période de décadence, on peut parfaitement rendre compte de l’existence de la décadence sans que cette dernière se manifeste par l’apparition d’une phase de décomposition.

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En fait, de même que le capitalisme connaît différentes périodes dans son parcours historique –naissance, ascendance, décadence– chacune de ces périodes contient elle aussi un certain nombre de phases distinctes et différentes. Par exemple, la période d’ascendance comporte les phases successives du libre marché, de la société par actions, du monopole, du capital financier, des conquêtes coloniales, de l’établissement du marché mondial. De même, la période de décadence a aussi son histoire : impérialisme, guerres mondiales, capitalisme d’État, crise permanente et, aujourd’hui, décomposition. Il s’agit là de différentes manifestations successives de la vie du capitalisme dont chacune permet de caractériser une phase particulière de celle-ci, même si ces manifestations pouvaient déjà exister auparavant ou ont pu se maintenir lors de l’entrée dans une nouvelle phase. Ainsi, à un niveau plus général, si l’on peut constater que le salariat existait déjà au sein de la société esclavagiste ou féodale (comme l’esclavage et le servage ont pu se maintenir au sein du capitalisme), seul le capitalisme donne à ce rapport d’exploitation la place dominante dans la société. De même, l’impérialisme a pu exister, comme phénomène, au cours même de la période ascendante du capitalisme. Cependant, il n’acquiert une place prépondérante dans la société, dans la politique des États et dans les rapports internationaux qu’avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence au point d’imprimer sa marque à la première phase de celle-ci, ce qui a pu conduire les révolutionnaires de cette époque à l’identifier avec la décadence elle-même.

Ainsi, la phase de décomposition de la société capitaliste ne se présente pas seulement comme celle faisant suite chronologiquement aux phases caractérisées par le capitalisme d’État et la crise permanente. Dans la mesure où les contradictions et manifestations de la décadence du capitalisme, qui, successivement, marquent les différents moments de cette décadence, ne disparaissent pas avec le temps, mais se maintiennent, et même s’approfondissent, la phase de décomposition apparaît comme celle résultant de l’accumulation de toute ces caractéristiques d’un système moribond, celle-ci parachève et chapeaute trois quarts de siècle d’agonie l’un mode de production condamné par l’histoire. Concrètement, non seulement la nature impérialiste de tous les États, la menace de guerre mondiale, l’absorption de la société civile par le Moloch étatique, la crise permanente de l’économie capitaliste, se maintiennent dans la phase de décomposition, mais cette dernière se présente encore comme la conséquence ultime, la synthèse achevée de tous ces éléments. Elle résulte donc :

• de la prolongation (sept décennies, c’est-à-dire plus que la durée de la "révolution industrielle") de la décadence d’un système dont une des caractéristiques majeures est l’extraordinaire rapidité des transformations qu’il fait subir à la société (dix ans de la vie du capitalisme valent bien un siècle de la société esclavagiste) ;

• et de l’accumulation des contradictions que cette décadence a déchaînées.

Elle constitue l’étape ultime vers laquelle tendent les convulsions phénoménales qui, depuis le début du siècle, à travers une spirale infernale de crise/guerre/reconstruction/nouvelle crise, ont secoué la société et ses différentes classes :

• deux boucheries impérialistes qui ont laissé exsangues la plupart des principaux pays et porté à l’ensemble de l’humanité des coups d’une brutalité sans précédent ;

• une vague révolutionnaire qui a fait trembler l’ensemble de la bourgeoisie mondiale, et qui a débouché sur une contre-révolution aux formes les plus atroces (tel le fascisme et le stalinisme) et les plus cyniques (comme la "démocratie et l’antifascisme) ;

• le retour périodique d’une paupérisation absolue, d’une misère des masses ouvrières, qui semblaient révolues ;

• le développement des famines les plus considérables et meurtrières de l’histoire humaine ;

• l’enfoncement durant deux décennies de l’économie capitaliste dans une nouvelle crise ouverte sans que la classe ouvrière, puisse lui apporter sa propre réponse (qui, évidemment ne constitue pas une solution) : la guerre mondiale.

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Ce dernier point constitue justement l’élément nouveau, spécifique, inédit, qui, en dernière instance, a déterminé l’entrée du capitalisme décadent dans une nouvelle phase de son histoire, celle de la décomposition. La crise ouverte qui se développe à la fin des années 1960, comme conséquence de l’épuisement de la reconstruction du second après-guerre, ouvre une nouvelle fois le chemin à l’alternative historique guerre mondiale ou affrontements de classes généralisés vers la révolution prolétarienne. Mais contrairement à la crise ouverte des années 1930, la crise actuelle s’est développée à un moment où la classe ouvrière ne subissait plus la chape de plomb de la contre-révolution. De ce fait, par son resurgissement historique à partir de 1968, elle a fait la preuve que la bourgeoisie n’avait pas les mains libres pour déchaîner une troisième guerre mondiale. En même temps, si le prolétariat avait déjà la force d’empêcher un tel aboutissement, il n’a pas encore trouvé celle de renverser le capitalisme, du fait :

• du rythme de développement de la crise beaucoup plus lent que par le passé ;

• du retard historique dans le développement de sa conscience et de ses organisations politiques provenant de la rupture organique dans la continuité de ces organisations, rupture elle-même provoquée par la profondeur et la durée de la contre-révolution.

Dans une telle situation où les deux classes fondamentales et antagoniques de la société s’affrontent sans parvenir à imposer leur propre réponse décisive, l’histoire ne saurait pourtant s’arrêter. Encore moins que pour les autres modes de production qui l’ont précédé, il ne peut exister pour le capitalisme de "gel", de "stagnation" de la vie sociale. Alors que les contradictions du capitalisme en crise ne font que s’aggraver, l’incapacité de la bourgeoisie à offrir la moindre perspective pour l’ensemble de la société et l’incapacité du prolétariat à affirmer ouvertement la sienne dans l’immédiat ne peuvent que déboucher sur un phénomène de décomposition généralisée, de pourrissement sur pied de la société.

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En effet, aucun mode de production ne peut vivre, se développer, se maintenir sur des bases viables, assurer la cohésion sociale, s’il n’est pas capable de présenter une perspective à l’ensemble de la société qu’il domine. Et c’est particulièrement vrai pour le capitalisme en tant que mode de production le plus dynamique de l’histoire. Quand les rapports de production capitalistes constituaient le cadre approprié au développement des forces productives, cette perspective se confondait avec le progrès historique, non seulement de la société capitaliste, mais de l’humanité entière. Dans de telles circonstances, en dépit des antagonismes de classes ou des rivalités entre secteurs (notamment nationaux) de la classe dominante, l’ensemble de la vie sociale pouvait se développer sans menace de convulsion majeure. Lorsque ces rapports de production, en devenant des entraves à la croissance des forces productives, se sont convertis en obstacles pour le développement social, déterminant l’entrée dans une période de décadence, il en a résulté l’apparition des convulsions que nous avons connues depuis trois quarts de siècle. Dans un tel cadre, le type de perspective que le capitalisme pouvait offrir à la société était évidemment contenu dans les limites spécifiques permises par sa décadence :

• l’"union sacrée", la mobilisation de toutes les forces économiques, politiques et militaires autour de l’État national, pour la "défense de la patrie", de la "civilisation", etc. ;

• l’"union de tous les démocrates", de tous les "défenseurs de la civilisation" contre l’"hydre et la barbarie bolcheviques" ;

• la mobilisation économique pour la reconstruction après les ruines de la guerre ;

• la mobilisation idéologique, politique, économique et militaire pour la "conquête de l’espace vital" ou bien contre le "danger fasciste".

Aucune de ces perspectives ne représentait, évidemment, une quelconque "solution" aux contradictions du capitalisme. Toutes avaient cependant l’avantage pour la bourgeoisie de contenir un objectif "réaliste" : soit de préserver la survie de son système contre la menace provenant de l’ennemi de classe, le prolétariat, soit d’organiser la préparation directe ou le déchaînement de la guerre mondiale, soit de mener à bien une relance de l’économie au lendemain de cette dernière. En revanche, dans une situation historique où la classe ouvrière n’est pas encore en mesure d’engager immédiatement le combat pour sa propre perspective, la seule vraiment réaliste, la révolution communiste, mais où la bourgeoisie, elle non plus, ne peut proposer aucune perspective quelle qu’elle soit, même à court terme, la capacité que cette dernière a témoignée dans le passé, au cours même de la période de décadence, de limiter et contrôler le phénomène de décomposition ne peut que s’effondrer sous les coups de boutoir de la crise. C’est pour cela que la situation actuelle de crise ouverte se présente en des termes radicalement différents de ceux de la précédente crise du même, type, celle des années 1930. Que cette dernière n’ait pas déterminé un phénomène de décomposition ne résulte pas seulement du fait qu’elle n’a duré que dix ans, alors que la crise actuelle dure depuis deux décennies. La non-apparition d’un phénomène de décomposition au cours des années 1930 résulte avant tout du fait que, face à la crise, la bourgeoisie avait les mains libres pour proposer une réponse. Certes, une réponse d’une incroyable cruauté, une réponse de nature suicidaire entraînant la plus grande catastrophe de l’histoire humaine, une réponse qu’elle n’avait pas choisi délibérément puisqu’elle lui était imposée par l’aggravation de la crise, mais une réponse autour de laquelle, avant, pendant et après, elle a pu, en l’absence d’une résistance significative du prolétariat, organiser l’appareil productif, politique et idéologique de la société. Aujourd’hui, en revanche, du fait même, que depuis deux décennies, le prolétariat a pu empêcher la mise à l’ordre du jour d’un tel type de réponse, la bourgeoisie s’est trouvée incapable d’organiser quoi que ce soit en mesure de mobiliser les différentes composantes de la société, y compris au sein de la classe dominante, autour d’un objectif commun, sinon celui de résister pas à pas, mais sans espoir de réussite, à l’avancée de la crise.

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Ainsi, même si la phase de décomposition se présente comme l’aboutissement, la synthèse, de toutes les contradictions et manifestations successives de la décadence capitaliste :

• elle s’inscrit pleinement dans le cycle crise/guerre/recons­truction/retour à la crise ;

• elle se vautre dans l’orgie guerrière et militariste propre à toute la période de décadence et qui a constitué depuis deux décennies un facteur de premier ordre d’aggravation de la crise ouverte ;

• elle résulte de la capacité de la bourgeoisie (acquise à la suite de la crise des années 1930) de ralentir, notamment à travers le capitalisme d’État à l’échelle du bloc impérialiste, le rythme d’enfoncement dans la crise ;

• elle résulte également de l’expérience de cette même classe (acquise lors des deux guerres mondiales) lui évitant de se lancer, sans une adhésion politique suffisante de la part du prolétariat, dans l’aventure de l’affrontement impérialiste généralisé ;

• elle découle de la capacité de la classe ouvrière d’aujourd’hui à déjouer les pièges de la période de contre-révolution, mais aussi de la situation d’immaturité politique léguée par cette même contre-révolution.

Cette phase de décomposition est déterminée fondamentalement par des conditions historiques nouvelles, inédites et inattendues : la situation d’impasse momentanée de la société, de "blocage", du fait de la "neutralisation" mutuelle de ses deux classes fondamentales qui empêche chacune d’elles d’apporter sa réponse décisive à la crise ouverte de l’économie capitaliste. Les manifestations de cette décomposition, ses conditions d’évolution et ses conséquences ne peuvent être examinées qu’en mettant au premier plan ce facteur.

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Si on passe en revue les caractéristiques essentielles de la décomposition telles qu’elles se manifestent aujourd’hui, on peut effectivement constater qu’elles ont comme dénominateur commun cette absence de perspective. Ainsi :

• la multiplication des famines dans les pays du "tiers-monde" alors qu’on détruit les stocks de produits agricoles, qu’on "gèle" des surfaces considérables de terres cultivées ;

• la transformation de ce même "tiers-monde" en un immense bidonville où des centaines de millions d’êtres humains survivent comme des rats dans les égouts ;

• le développement du même phénomène au cœur des grandes villes des pays "avancés" où le nombre des sans-abri et des sans-ressources ne cesse de s’accroître au point que l’espérance de vie dans certains quartiers est plus faible que celle des pays arriérés ;

• les catastrophes "accidentelles" qui se sont multipliées ces derniers temps (avions qui s’écrasent, trains et métros qui se transforment en cercueils, non seulement dans des pays arriérés comme l’Inde ou l’ex URSS mais aussi au centre des villes d’Occident comme Paris et Londres) ;

• les effets de plus en plus dévastateurs, sur le plan humain, social et économique des catastrophes "naturelles" (inondations, sécheresse, tremblements de terre, cyclones), face auxquelles les hommes semblent chaque jour plus démunis alors que la technologie ne cesse de progresser et que tous les moyens existent pour s’en protéger (digues, systèmes d’irrigation, habitations para sismiques et résistant aux tempêtes) mais qu’on ferme les entreprises qui fabriquent de tels moyens et qu’on licencie leurs ouvriers ;

• la dégradation de l’environnement qui atteint des proportions ahurissantes (eau du robinet imbuvable, rivières mortes, océans dépotoirs, air des villes irrespirable, dizaines de milliers de kilomètres carrés contaminés par la radioactivité en Ukraine et en Biélorussie) et qui menace l’équilibre de toute la planète avec la disparition de la forêt amazonienne (le poumon de la terre), l’effet de serre et la destruction de la couche d’ozone.

Toutes ces calamités économiques et sociales qui, si elles relèvent en général de la décadence elle-même, rendent compte, par leur accumulation et leur ampleur, de l’enfoncement dans une impasse complète d’un système qui n’a aucun avenir à proposer à la plus grande partie de la population mondiale, sinon celui d’une barbarie croissante dépassant l’imagination. Un système dont les politiques économiques, les recherches, les investissements, sont réalisés systématiquement au détriment du futur de l’humanité et, partant, au détriment du futur de ce système lui-même.

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Mais les manifestations de l’absence totale de perspectives de la société actuelle sont encore plus évidentes sur le plan politique et idéologique. Ainsi :

• l’incroyable corruption qui croît et prospère dans l’appareil politique, le déferlement de scandales dans la plupart des pays tels le Japon (où il devient de plus en plus difficile de distinguer l’appareil gouvernemental du milieu des gangsters), l’Espagne (où c’est le bras droit du chef du gouvernement socialiste qui, aujourd’hui, est directement en cause), la Belgique, l’Italie, la France (où les députés décident de s’amnistier eux-mêmes pour leurs turpitudes) ;

• le développement du terrorisme, des prises d’otages, comme moyens de la guerre entre États, au détriment des "lois" que le capitalisme s’était données par le passé pour "réglementer" les conflits entre fractions de la classe dominante ;

• l’accroissement permanent de la criminalité, de l’insécurité, de la violence urbaine, auxquelles sont mêlés de façon grandissante les enfants qui, de plus en plus, deviennent aussi les proies de la prostitution ;

• le développement du nihilisme, du suicide des jeunes, du désespoir (tel que l’exprimait le "no future" des émeutes urbaines en Grande-Bretagne), de la haine et de la xénophobie qui animent les "boneheads" et les "hooligans" pour qui les rencontres sportives sont une occasion de se défouler et de semer la terreur ;

• le raz-de-marée de la drogue, qui devient aujourd’hui un phénomène de masse, participant puissamment à la corruption des États et des organismes financiers, n’épargnant aucune partie du monde et touchant plus particulièrement la jeunesse, un phénomène qui, de moins en moins, exprime la fuite dans des chimères et, de plus en plus, s’apparente à la folie et au suicide ;

• la profusion des sectes, le regain de l’esprit religieux, y compris dans certains pays avancés, le rejet d’une pensée rationnelle, cohérente, construite, y inclus de la part de certains milieux “scientifiques” et qui prend dans les médias une place prépondérante notamment dans des publicités abrutissantes, des émissions décervelantes ;

• l’envahissement de ces mêmes médias par le spectacle de la violence, de l’horreur, du sang, des massacres, y compris dans les émissions et magazines destinés aux enfants ;

• la nullité, et la vénalité, de toutes les productions "artistiques", de la littérature, de la musique, de la peinture, de l’architecture qui ne savent exprimer que l’angoisse, le désespoir, l’éclatement de la pensée, le néant ;

• le "chacun pour soi", la marginalisation, l’atomisation des individus, la destruction des rapports familiaux, l’exclusion des personnes âgées, l’anéantissement de l’affectivité et son remplacement par la pornographie, le sport commercialisé et médiatisé, les rassemblements de masse de jeunes dans une hystérie collective en guise de chanson et de danse, sinistre substitut d’une solidarité et de liens sociaux complètement absents.

Toutes ces manifestations de la putréfaction sociale qui aujourd’hui, à une échelle inconnue dans l’histoire, envahissent tous les pores de la société humaine, ne savent exprimer qu’une chose : non seulement la dislocation de la société bourgeoise, mais encore l’anéantissement de tout principe de vie collective au sein d’une société qui se trouve privée du moindre projet, de la moindre perspective, même à court terme, même la plus illusoire.

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Parmi les caractéristiques majeures de la décomposition de la société capitaliste, il faut souligner la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l’évolution de la situation sur le plan politique. A la base de ce phénomène, on trouve évidemment la perte de contrôle toujours plus grande de la classe dominante sur son appareil économique, lequel constitue l’infrastructure de la société. L’impasse historique dans laquelle se trouve enfermé le mode de production capitaliste, les échecs successifs des différentes politiques menées par la bourgeoisie, la fuite en avant permanente dans l’endettement généralisé au moyen de laquelle se survit l’économie mondiale, tous ces éléments ne peuvent que se répercuter sur un appareil politique incapable, pour sa part, d’imposer à la société, et particulièrement à la classe ouvrière, la "discipline" et l’adhésion requises pour mobiliser toutes les forces et les énergie vers la guerre mondiale, seule "réponse" historique que la bourgeoisie puisse offrir. L’absence d’une perspective (exceptée celle de "sauver les meubles" de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l’indiscipline et au sauve-qui-peut. C’est ce phénomène qui permet en particulier d’expliquer l’effondrement du stalinisme et de l’ensemble du bloc impérialiste de l’Est. Cet effondrement, en effet, est globalement une des conséquences de la crise mondiale du capitalisme ; il ne peut non plus s’analyser sans prendre en compte les spécificités que les circonstances historiques de leur apparition ont conférées aux régimes staliniens (voir les "Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l’Est", Revue internationale, n°60). Cependant, on ne peut pleinement comprendre ce fait historique considérable et inédit, l’effondrement de l’intérieur de tout un bloc impérialiste en l’absence d’une révolution ou d’une guerre mondiale, qu’en faisant intervenir dans le cadre d’analyse cet autre élément inédit que constitue l’entrée de la société dans une phase de décomposition telle qu’on la constate aujourd’hui. L’extrême centralisation et l’étatisation complète de l’économie, la confusion entre l’appareil économique et l’appareil politique, la tricherie permanente et à grande échelle avec la loi de la valeur, la mobilisation de toutes les ressources économiques vers la sphère militaire, toutes ces caractéristiques propres aux régimes staliniens, si elles étaient adaptées à un contexte de guerre impérialiste (ce type de régime a traversé victorieusement la seconde guerre mondiale, et s’y est même renforcé), ont rencontré de façon brutale et radicale leurs limites dès lors que la bourgeoisie a dû pendant des années affronter l’aggravation de la crise économique sans pouvoir déboucher sur cette même guerre impérialiste. En particulier, le je-m’en-foutisme généralisé qui s’est développé en l’absence d’une sanction du marché (et que, justement, le rétablissement du marché se propose d’éliminer) ne pouvait pas se concevoir dans les circonstances lorsque la "motivation" première des ouvriers, comme des responsables économiques, était le fusil qu’ils avaient dans le dos. La débandade générale au sein même de l’appareil étatique, la perte du contrôle sur sa propre stratégie politique, telles que l’URSS et ses satellites nous en donnent aujourd’hui le spectacle, constituent, en réalité, la caricature (du fait des spécificités des régimes staliniens) d’un phénomène beaucoup plus général affectant l’ensemble de la bourgeoisie mondiale, un phénomène propre à la phase de décomposition.

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Cette tendance générale à la perte de contrôle par la bourgeoisie de la conduite de sa politique, si elle constitue un des facteurs de premier plan de l’effondrement du bloc de l’Est, ne pourra que se trouver encore accentuée avec cet effondrement, du fait :

• de l’aggravation de la crise économique qui résulte de ce dernier ;

• de la dislocation du bloc occidental que suppose la disparition de son rival ;

• de l’exacerbation des rivalités particulières qu’entraînera entre différents secteurs de la bourgeoisie (notamment entre fractions nationales, mais aussi entre cliques au sein d’un même État national) l’éloignement momentané de la perspective de la guerre mondiale.

Une telle déstabilisation politique de la classe bourgeoise, illustrée, par exemple, par l’inquiétude que ses secteurs les plus solides nourrissent à l’égard d’une possible contamination du chaos qui se développe dans les pays de l’ancien bloc de l’Est, pourrait éventuellement déboucher sur son incapacité à reconstituer une nouvelle organisation du monde, en deux blocs impérialistes. L’aggravation de la crise économique conduit nécessairement à l’aiguisement des rivalités impérialistes entre États. En ce sens, le développement et l’exacerbation des affrontements militaires entre ces derniers sont inscrits dans la situation présente. En revanche, la reconstitution d’une structure économique, politique et militaire regroupant ces différents États suppose l’existence de leur part et en leur sein d’une discipline que le phénomène de décomposition rendra de plus en plus problématique. C’est pour cela que ce phénomène, qui est déjà en partie responsable de la disparition du système des blocs hérités de la seconde guerre mondiale, peut parfaitement, en empêchant la reconstitution d’un nouveau système de blocs, conduire, non seulement à l’éloignement (comme c’est déjà le cas à l’heure actuelle), mais à la disparition définitive de toute perspective de guerre mondiale.

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La possibilité d’une telle modification de la perspective générale du capitalisme, résultant des transformations de première importance que la décomposition introduit dans la vie de la société, ne saurait cependant remettre en cause l’aboutissement ultime que ce système réserve à l’humanité au cas où le prolétariat s’avérerait incapable de le renverser. En effet, si la perspective historique de la société a pu déjà être posée en termes généraux par Marx et Engels sous la forme de "socialisme ou barbarie", le développement même de la vie du capitalisme (et particulièrement sa décadence) a permis de préciser, et même d’aggraver, ce jugement sous la forme de :

• "guerre ou révolution", formule retenue par les révolutionnaires dès avant la première guerre mondiale et qui constitue un des principes de fondation de l’Internationale Communiste ;

• "révolution communiste ou destruction de l’humanité", qui s’impose au lendemain de la seconde guerre mondiale avec l’apparition des armements atomiques

Aujourd’hui, après la disparition du bloc de l’Est, cette perspective terrifiante reste tout à fait valable. Mais il importe de préciser qu’une telle destruction de l’humanité peut provenir de la guerre impérialiste généralisée ou de la décomposition de la société.

En effet, on ne saurait considérer cette décomposition comme une régression de la société. Même si la décomposition fait ressurgir certaines caractéristiques propres au passé du capitalisme, et notamment de la période d’ascendance de ce mode de production, par exemple :

• l’absence actuelle d’une division du monde en deux blocs impérialistes ;

• le fait, par conséquent, que les luttes entre nations (dont l’aiguisement actuel, notamment dans l’ancien bloc de l’Est, constitue bien une expression de la décomposition) ne doivent plus être considérées comme des moments d’un affrontement entre ces deux blocs.

Cette décomposition ne mène à aucun type de société antérieur, à aucune phase précédente de la vie du capitalisme. Il en est de la société capitaliste comme d’un vieillard dont on dit qu’il "retourne en enfance". Celui-ci a beau perdre certaines facultés et caractéristiques acquises avec la maturité et retrouver certains traits de l’enfance (fragilité, dépendance, faiblesse du raisonnement), il n’en retrouve pas pour autant la vitalité propre à cet âge de la vie. Aujourd’hui, la civilisation humaine est en train de perdre un certain nombre de ses acquis (comme par exemple la maîtrise de la nature), elle n’y gagne pas pour autant la capacité de progrès et de conquête qui a caractérisé particulièrement le capitalisme ascendant. Le cours de l’histoire est irréversible : la décomposition mène, comme son nom l’indique, à la dislocation et à la putréfaction de la société, au néant. Laissée à sa propre logique, à ses conséquences ultimes, elle conduit l’humanité au même résultat que la guerre mondiale. Être anéanti brutalement par une pluie de bombes thermonucléaires dans une guerre généralisée ou bien par la pollution, la radioactivité des centrales nucléaires, la famine, les épidémies et les massacres de multiples conflits guerriers (où l’arme atomique pourrait aussi être utilisée), tout cela revient, à terme, au même. La seule différence entre ces deux formes d’anéantissement, c’est que la première est plus rapide alors que la seconde est plus lente et provoquerait d’autant plus de souffrances.

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Il est de la plus grande importance que le prolétariat, et les révolutionnaires en son sein, prennent la pleine mesure de la menace mortelle que la décomposition représente pour l’ensemble de la société. A un moment où les illusions pacifistes risquent de se développer du fait de l’éloignement de la possibilité d’une guerre généralisée, il convient de combattre avec la dernière énergie toute tendance au sein de la classe ouvrière à chercher des consolations, à se masquer l’extrême gravité de la situation mondiale. En particulier, il serait aussi faux que dangereux de considérer que la décomposition, parce qu’elle est une réalité, constitue, de ce fait, une nécessité pour avancer vers la révolution.

Il faut prendre garde à ne pas confondre nécessité et réalité. Engels a critiqué sévèrement la formule de Hegel : "Tout ce qui est rationnel est réel et tout ce qui est réel est rationnel", en rejetant la deuxième partie de cette formule et en prenant pour exemple la persistance de la monarchie en Allemagne, qui était réelle mais nullement rationnelle (on pourrait appliquer le raisonnement d’Engels aujourd’hui –et c’est parfaitement valable depuis longtemps déjà– aux monarchies du Royaume-Uni, des Pays-Bas, de Belgique, etc.). La décomposition, si elle est un fait, une réalité aujourd’hui, ne prouve nullement sa nécessité pour la révolution prolétarienne. Avec une telle approche, on remettrait en question la révolution d’Octobre 1917 et toute la vague révolutionnaire du premier après-guerre qui ont surgit en l’absence de la phase de décomposition du capitalisme. En fait, la nécessité impérieuse d’établir une claire distinction entre la décadence du capitalisme et cette phase spécifique, la phase ultime, de la décadence que constitue la décomposition, trouve une de ses applications dans cette question de la réalité et de la nécessité : la décadence du capitalisme était nécessaire pour que le prolétariat soit en mesure de renverser ce système ; en revanche, l’apparition du phénomène historique de la décomposition, résultat de la prolongation de la décadence en l’absence de la révolution prolétarienne, ne constituait nullement une étape nécessaire pour le prolétariat sur le chemin de son émancipation.

Il en est de cette phase de décomposition comme de celle de la guerre impérialiste. La guerre de 1914 était un fait fondamental dont la classe ouvrière et les révolutionnaires devaient évidemment (et de quelle façon !) tenir compte, mais cela n’implique nullement qu’elle était une condition nécessaire de la révolution. Seuls les bordiguistes le croient et l’affirment. Le CCI a déjà eu l’occasion de démontrer que la guerre est loin d’être une condition particulièrement favorable au triomphe de la révolution internationale. Et si l’on considère la perspective d’une 3e guerre mondiale, la question est alors immédiatement résolue.

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En fait, il importe d’être particulièrement lucide sur le danger que représente la décomposition pour la capacité du prolétariat à se hisser à la hauteur de sa tâche historique. De la même façon que le déchaînement de la guerre impérialiste au cœur du monde "civilisé" constituait "Une saignée qui [risquait] d’épuiser mortellement le mouvement ouvrier européen", qui "menaçait d’enterrer les perspectives du socialisme sous les ruines entassées par la barbarie impérialiste en fauchant sur les champs de bataille (…) les forces les meilleures (…) du socialisme international, les troupes d’avant-garde de l’ensemble du prolétariat mondial" (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie), la décomposition de la société, qui ne pourra aller qu’en s’aggravant, peut aussi faucher, dans les années à venir, les meilleures forces du prolétariat et compromettre définitivement la perspective du communisme. Il en est ainsi parce que l’empoissonnement de la société que provoque la putréfaction du capitalisme n’épargne aucune de ses composantes, aucune de ses classes ni même le prolétariat. En particulier, si l’affaiblissement de l’emprise de l’idéologie bourgeoise résultant de l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence était une des conditions de la révolution, le phénomène de décomposition de cette même idéologie, tel qu’il se développe aujourd’hui, se présente essentiellement comme un obstacle à la prise de conscience du prolétariat.

Au départ, la décomposition idéologique affecte évidemment en premier lieu la classe capitaliste elle-même et, par contrecoup, les couches petites-bourgeoises, qui n’ont aucune autonomie propre. On peut même dire que celles-ci s’identifient particulièrement bien avec cette décomposition dans la mesure où leur situation spécifique, l’absence de tout avenir, se calque sur la cause majeure de la décomposition idéologique : l’absence de toute perspective immédiate pour l’ensemble de la société. Seul le prolétariat porte en lui une perspective pour l’humanité et, en ce sens, c’est dans ses rangs qu’il existe les plus grandes capacités de résistance à cette décomposition. Cependant, lui-même n’est pas épargné, notamment du fait que la petite-bourgeoisie qu’il côtoie en est justement le principal véhicule. Les différents éléments qui constituent la force du prolétariat se heurtent directement aux diverses facettes de cette décomposition idéologique :

• l’action collective, la solidarité, trouvent en face d’elles l’atomisation, le "chacun pour soi", la "débrouille individuelle" ;

• le besoin d’organisation se confronte à la décomposition sociale, à la déstructuration des rapports qui fondent toute vie en société ;

• la confiance dans l’avenir et en ses propres forces est en permanence sapée par le désespoir général qui envahit la société, par le nihilisme, par le "no future" ;

• la conscience, la lucidité, la cohérence et l’unité de la pensée, le goût pour la théorie, doivent se frayer un chemin difficile au milieu de la fuite dans les chimères, la drogue, les sectes, le mysticisme, le rejet de la réflexion, la destruction de la pensée qui caractérisent notre époque.

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Un des facteurs aggravants de cette situation est évidemment le fait qu’une proportion importante des jeunes générations ouvrières subit de plein fouet le fléau du chômage avant même qu’elle n’ait eu l’occasion, sur les lieux de production, en compagnie des camarades de travail et de lutte, de faire l’expérience d’une vie collective de classe. En fait le chômage, qui résulte directement de la crise économique, s’il n’est pas en soi une manifestation de la décomposition, débouche, dans cette phase particulière de la décadence, sur des conséquences qui font de lui un élément singulier de cette décomposition. S’il peut en général contribuer à démasquer l’incapacité du capitalisme à assurer un futur aux prolétaires, il constitue également, aujourd’hui, un puissant facteur de "lumpénisation" de certains secteurs de la classe, notamment parmi les jeunes ouvriers, ce qui affaiblit d’autant les capacités politiques présentes et futures de celle-ci. Cette situation s’est traduite, tout au long des années 1980, qui ont connu une montée, considérable du chômage, par l’absence de mouvements significatifs ou de tentatives réelles d’organisation de la part des ouvriers sans emploi. Le fait qu’en pleine période de contre-révolution, lors de la crise des années 1930, le prolétariat, notamment aux États-Unis, ait pu se donner ces formes de lutte illustre bien, par contraste, le poids des difficultés que représente à l’heure actuelle, en raison de la décomposition, le chômage dans la prise de conscience du prolétariat.

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En fait, ce n’est pas seulement à travers la question du chômage que s’est manifesté ces dernières années le poids de la décomposition comme facteur de difficultés pour la prise de conscience du prolétariat. Même en mettant de côté l’effondrement du bloc de l’Est et l’agonie du stalinisme (qui sont une manifestation de la phase de décomposition et qui ont provoqué un recul très net de la conscience dans la classe. Voir Revue internationale, n°60-61), il nous faut considérer que les difficultés éprouvées par la classe ouvrière pour mettre en avant la perspective de l’unification de ses luttes -alors même que cette question était contenue par la dynamique de son combat contre les attaques de plus en plus frontales du capitalisme- découle en bonne partie de la pression exercée par la décomposition. En particulier, l’hésitation du prolétariat face à fa nécessité de se hisser à un niveau supérieur de sa lutte, si elle constitue une caractéristique générale du mouvement de cette classe déjà analysée par Marx dans le 18 brumaire, n’a pu que se trouver accentuée par le manque de confiance en soi et en l’avenir que la décomposition instille au sein de la classe. De même, l’idéologie du "chacun pour soi", particulièrement marquée dans la période actuelle, n’a pu que favoriser l’action des pièges du corporatisme tendus avec succès par la bourgeoisie à la lutte ouvrière ces dernières années.

Ainsi, tout au long des années 1980, la décomposition de la société capitaliste a joué un rôle de frein dans le processus de prise de conscience de la classe ouvrière. A côté des autres éléments, déjà identifiés par le passé, contribuant à ralentir le développement de ce processus :

• le rythme lent de la crise elle-même ;

• la faiblesse des organisations politiques de la classe résultant de la rupture organique entre les formations du passé et celles qui ont surgi avec la reprise historique des combats de classe de la fin des années 1960.

Il importe donc de faire figurer la pression de la décomposition. Cependant, ces différents éléments n’agissent pas de la même façon. Alors que le temps est un facteur qui contribue à amoindrir le poids des deux premiers, il ne fait qu’accroître celui du dernier. Il est donc fondamental de comprendre que plus le prolétariat tardera à renverser le capitalisme, plus importants seront les dangers et les effets nocifs de la décomposition.

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En fait, il convient de mettre en évidence qu’aujourd’hui, contrairement à la situation existante dans les années 1970, le temps ne joue plus en faveur de la classe ouvrière. Tant que la menace de destruction de la société était représentée uniquement par la guerre impérialiste, le simple fait que les luttes du prolétariat soient en mesure de se maintenir comme obstacle décisif à un tel aboutissement suffisait à barrer la route à cette destruction. En revanche, contrairement à la guerre impérialiste qui, pour pouvoir se déchaîner, requiert l’adhésion du prolétariat aux idéaux de la bourgeoisie, la décomposition n’a nul besoin de l’embrigadement de la classe ouvrière pour détruire l’humanité. En effet, de même qu’elles ne peuvent s’opposer à l’effondrement économique, les luttes du prolétariat dans ce système ne sont pas non plus en mesure de constituer un frein à la décomposition. Dans ces conditions, même si la menace que représente la décomposition pour la vie de la société apparaît comme à plus long terme celle qui pourrait provenir d’une guerre mondiale (si les conditions de celle-ci étaient présentes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), elle est par contre beaucoup plus insidieuse. Pour mettre fin à la menace que constitue la décomposition, les luttes ouvrières de résistance aux effets de la crise ne suffisent plus : seule la révolution communiste peut venir à bout d’une telle menace. De même, dans toute la période qui vient, le prolétariat ne peut espérer utiliser à son bénéfice l’affaiblissement, que provoque la décomposition au sein même de la bourgeoisie. Durant cette période, son objectif sera de résister effets nocifs de la décomposition en son propre sein en ne comptant que sur ses propres forces, sur sa capacité à se battre de façon collective et solidaire en défense de ses intérêts en tant que classe exploitée (même si la propagande dos révolutionnaires doit en permanence souligner les dangers de la décomposition). C’est seulement dans la période prérévolutionnaire, quand le prolétariat sera à l’offensive, lorsqu’il engagera directement et ouvertement le combat pour sa propre perspective historique, qu’il pourra utiliser certains effets de la décomposition, notamment la décomposition de l’idéologie bourgeoise et celle des forces du pouvoir capitaliste, comme des points d’appui et qu’il sera capable de les retourner contre le capital.

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La mise en évidence des dangers considérables que fait courir à la classe ouvrière et à l’ensemble de l’humanité le phénomène historique de la décomposition ne doit pas conduire la classe, et particulièrement ses minorités révolutionnaires, à adopter face à lui une attitude fataliste. Aujourd’hui, la perspective historique reste totalement ouverte. Malgré le coup porté par l’effondrement du bloc de l’Est à la prise de conscience du prolétariat, celui-ci n’a subi aucune défaite majeure sur le terrain de sa lutte en ce sens, sa combativité reste pratiquement intacte. Mais en outre, et c’est là l’élément qui détermine en dernier ressort l’évolution de la situation mondiale, le même facteur qui se trouve à l’origine du développement de la décomposition, l’aggravation inexorable de la crise du capitalisme, constitue le stimulant essentiel de la lutte et de la prise de conscience de la classe, la condition même de sa capacité à résister au poison idéologique du pourrissement de la société. En effet, autant le prolétariat ne peut trouver un terrain de rassemblement de classe dans des luttes partielles contre les effets de la décomposition, autant sa lutte contre les effets directs de la crise elle-même constitue la base du développement de sa force et de son unité de classe. Il en est ainsi notamment parce que :

• si les effets de la décomposition (par exemple la pollution, la drogue, l’insécurité, etc.) affectent de façon relativement indistincte toutes les couches de la société et constituent un terrain propice aux campagnes et mystifications a-classistes (écologie, mouvements antinucléaires, mobilisations antiracistes, etc.), les attaques économiques (baisse du salaire réel, licenciements, augmentation des cadences, etc.) résultant directement de la crise affectent de façon spécifique le prolétariat (c’est-à-dire la classe produisant la plus-value et s’affrontant au capital sur ce terrain) ;

• la crise économique, contrairement à la décomposition sociale qui concerne essentiellement les superstructures, est un phénomène qui affecte directement l’infrastructure de la société sur laquelle reposent ces superstructures ; en ce sens, elle met à nu les causes ultimes de l’ensemble de la barbarie qui s’abat sur la société, permettant ainsi au prolétariat de prendre conscience de la nécessité de changer radicalement de système, et non de tenter d’en améliorer certains aspects.

Cependant, la crise économique ne peut par elle-même résoudre les problèmes et les difficultés auxquels s’affronte, et devra s’affronter encore plus le prolétariat. Seules :

• la conscience des enjeux considérables de la situation historique présente, en particulier des dangers mortels que fait courir la décomposition à l’humanité ;

• sa détermination à poursuivre, développer et unifier son combat de classe ;

• sa capacité à déjouer les multiples pièges qu’une bourgeoisie, même affectée par sa propre décomposition, ne manquera pas de semer sur son chemin ;

permettront à la classe ouvrière de répondre coup pour coup aux attaques de tout ordre déchaînées par le capitalisme, pour finalement passer à l’offensive et mettre à bas ce système barbare.

La responsabilité des révolutionnaires est de participer activement au développement de ce combat du prolétariat.

Courant Communiste International - http://fr.internationalism.org


Article publié le 9 avril 2013  Auteur : Un sympathisant du CCI  Email : france LQZ internationalism.org
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