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Un tournant, à Calais ?
posté le 27/10/15 Mots-clés  sans frontières  

Martine Devries Jean-Marie Gueuret, Joel Campagne

La situation à Calais et dans la région semble à un
tournant, un tournant assez large. Il a commencé il y a quelques mois, ce
fut le « déménagement » sur la zone actuelle : le 30 Mars 2015, sous une
pluie battante et par un vent de force 7, neuf cents exilés « persuadés »
par les autorités que c’était la bonne solution, neuf cents exilés
arrivèrent du squatt « Tioxyde » et du Bois Dubrulle, à pied, en poussant
des chariots de supermarché, où s’entassaient de pauvres bagages, des
branchages servant d’armatures aux abris et des couvertures. La
localisation, dans une zone de dunes et de marécages, autour de l’ancien
centre aéré de la ville, le centre Jules Ferry, à 7 km du centre ville, le
fait que ce soit le seul lieu « toléré », établit de fait une relégation. Sans
abris, hors de la vue de tout le monde, hors des commodités et des
services, des commerces, des administrations de la ville, de la vie
collective française et citoyenne. Ce lieu est hors de la loi française
aussi, il faut le constater[1] : passages à tabac sur la route, rixes et
trafics au sein du camp, alcool en vente libre. Même si c’est à échelle
variable, même si ça ne touche pas tout le monde directement, ça rend des
actes illégaux et des délits possibles, c’est admis, presque normal…La
police française, très visible sur le chemin qui mène au bidonville,
présente aux portes du bidonville et au sein de la plate forme de services
Jules Ferry, est maintenant présente à l’intérieur du bidonville pour des
« patrouilles de surveillance », qui sont tout sauf rassurantes : les excès
des policiers, la violence qu’ils exercent envers les exilés en ville, ou
aux abords du Tunnel ou du port, lors des tentatives d’embarquement à bord
des camions, ne rend pas possible d’imaginer qu’ils vont protéger les
personnes qui en auraient besoin. De toutes parts la menace de violences
est là, et donc la crainte permanente, l’insécurité pour les exilés qui
habitent là et subissent cette relégation. Tous les exilés habitent là,
c’est le seul lieu « toléré » par les autorités, ils sont donc 6000
actuellement, de nationalités, d’ethnies, de cultures, de religions
différentes, d’histoires différentes, parfois des passés de guerre entre
eux au pays. 6000 avec des projets différents, ayant pour la plupart, vécu
un départ du pays et un voyage traumatisants. Ils vivent actuellement dans
des conditions matérielles atroces : le froid, la pluie, l’absence ou
l’insuffisance d’eau, de WC, l’absence ou l’insuffisance de ramassage des
ordures, la difficulté de trouver suffisamment à manger, de se vêtir,
d’avoir des nouvelles des proches…Ils vivent dans l’obscurité dès la nuit
tombée : pas d’électricité en dehors de l’éclairage des deux voies
piétonnes qui traversent le bidonville. Ils sont dans la complète
incertitude de l’avenir : tenter ou non le passage en Grande Bretagne, y
arriver ou refaire et refaire les tentatives… Payer… Ou renoncer, demander
ou non l’asile, quelles chances de l’obtenir, comment survivre en
attendant ? Renoncer à rejoindre des proches, plus ou moins proches,
renoncer à sa langue, ou même à l’anglais qu’on a adopté…Recommencer ?
Renoncer et vivoter sur ce lieu sordide, de petits boulots, petits
services, petits trafics, jusque quand ? Dans tous les cas, c’est la grande
incertitude sur l’avenir, et l’angoisse. Du fait de ces conditions de
relégation, de cette absence de choix et de la violence de toute nature qui
s’exerce sur les exilés, on doit prendre acte du fait que ce lieu, quel que
soit le nom qu’on lui donne, le « bidonville », la « new jungle », la
« lande », le « ghetto », est un lieu qui ne relève pas, de fait, de la loi
française, même si, en théorie, elle devrait s’appliquer. La France est un
Etat de Droit, elle dispose d’une séparation des pouvoirs. Le droit dit la
loi, et la police fait appliquer la loi. Ici, on est loin du compte. Nous
sommes dans un Etat d’exception. Les exilés ne sont pas des individus,
encore moins des citoyens. On parle de flux migratoire, de question
migratoire, quand ce n’est pas d’invasion… Ici les gens, on peut les
battre, les gazer, dénier leur parole et celles de leurs témoins[2]. Ici,
un mort de plus accidenté à l’entrée du tunnel, ça donne juste lieu à un
commentaire : « Le trafic n’a pas été interrompu. » Et maintenant, cet Etat
d’exception va être formalisé, c’est l’établissement d’un camp. Et bientôt,
pour entrer dans le camp, pour des raisons de « sécurité », d’
« efficacité », de « lutte contre les trafics », il faudra être répertorié,
donner ses empreintes, et sa liberté. Syrien ou pas, le choix de sa
destination, le choix de vie est nié, au mépris de ce qui fonde l’Etat
européen, la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen[3]. Et
pourtant, ce lieu de déréliction est un lieu de vie ! C’est ce qui frappe
tous les visiteurs, et ils sont nombreux : journalistes, bénévoles,
militants, chercheurs, artistes, même les officiels en visite en sont
témoins ! Des hommes -et des femmes- vivent ici, et les activités humaines
sont manifestes : épiceries, restaurants, coiffeurs, écoles, bibliothèques,
églises et mosquées, lieux de rencontre collectifs, espace d’accueil des
arrivants. Lieu manifeste d’activité humaine, de créativité de générosité
et d’arnaque aussi, qui témoigne du fait que, quelle que soit la situation,
l’homme n’a pas « besoin que de pain » ! Ce qui frappe aussi est l’accueil
du visiteur, pour peu qu’il soit lui-même ouvert, qu’il ne vienne pas en
« prédateur » d’images, de témoignages monnayables ou d’émotions. Le
visiteur bienveillant se contente de marcher un peu, il croise quelques
regards, échange des sourires, se présente comme un ami et il peut partager
un moment, une conversation, un thé, de la musique, une partie de foot, ou
des idées, beaucoup plus facilement que dans « la vie normale ». Ce
faisant, le visiteur lui aussi a la sensation de rester humain, malgré
tout. Comment
résister devant cette menace, l’établissement officiel d’un Etat
d’exception dans ce lieu ? Permettre la parole, être un interlocuteur,
laisser la place à tous les interlocuteurs bienveillants, prendre acte de
tout ce qui fait l’histoire et la culture de ces hommes et de ces femmes,
faciliter les rencontres, l’expression : lieux de parole, lieux de culte,
lieux de culture, lieux de discussion, de confrontation, élaboration d’un
Journal, d’émission de radio, de films où ce sont les intéressés qui
prennent la parole, entendre cette parole. La Société passe aussi par
l’acte de faire connaître la loi, de dire les droits. « Sans papiers »,
mais pas sans droit ! Faire connaître, pour ne pas les oublier, les droits
qui sont dans la loi française : le droit à être protégé quand on est une
femme, un enfant, une personne vulnérable. Le droit à être abrité, et même
à avoir un logement pérenne et stable, le droit à avoir accès à une
nourriture suffisante, l’accès aux soins médicaux nécessaires, bref, le
droit d’avoir les besoins fondamentaux couverts. Le droit de ne pas subir
de violences, et celui de porter plainte, et d’être entendu. Le droit
d’être un justiciable comme les autres ! Et condition essentielle, pour ces
raisons mêmes, ce lieu doit rester un lieu ouvert aux bénévoles, aux
citoyens, pas un lieu clos avec encore des barbelés, des prises
d’empreintes et des badges.


[1]
http://www.defenseurdesdroits.fr/fr/actualites/calais-le-defenseur-des-droits-emet-des-recommandations-

[2]
http://www.interieur.gouv.fr/Le-ministre/Interventions-du-ministre/14.10.2015-Courrier-de-Bernard-Cazeneuve-a-Jacques-Toubon-Defenseur-des-droits-sur-la-situation-des-migrants-a-Calais
[3] Article 13Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir
sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de
revenir dans son pays.


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