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Les Jaunes sont-ils eux aussi devenus nos amis ?
posté le 10/12/18 par https://nantes.indymedia.org/articles/43836 Mots-clés  luttes sociales  

NB : Les accords de ce texte peuvent paraître fantaisistes, ils le sont. Le point médian utilisé habituellement ne nous convient pas, rendant la lecture et la compréhension plus difficiles et rappelant la bicatégorisation de genre. Même si nous avons privilégié les termes permettant des formulations épicènes, celle-ci perdure malheureusement ici. Le principe est de ne pas se focaliser sur le genre puisque là n’est pas la question, et que nous souhaitons sa destruction.

En plein mouvement des « gilets jaunes », ces deux dernières semaines ont vu émerger des émeutes, à Paris mais pas seulement, ainsi que divers sabotages. Dès lors, un certain nombre d’anarchistes se sont posés la question de l’intervention au sein de ce mouvement, de la même manière que, depuis toujours, ils interviennent au sein des différents mouvements sociaux. Cependant, si habituellement cette intervention semble aller de soi, il ne nous semble pas anodin qu’ici cela ne soit pas autant le cas et que la question fasse débat. Comme le signe que quelque chose sonne faux.

Les « gilets jaunes » ont commencé comme un mouvement plus ou moins poujadiste se basant sur l’annulation de la hausse des taxes, la baisse des « charges » patronales, etc. Depuis, la liste des revendications s’est allongée et force est de constater qu’elles versent majoritairement dans le populisme (l’une des revendications est « que les déboutés du droit d’asile soient reconduits dans leur pays d’origine »). Pour un mouvement qui se dit apolitique, une bonne partie de ses revendications est plutôt très à droite.

Le mouvement est, dans ses bases, intrinsèquement réactionnaire et ce n’est pas pour rien si lors des différents blocages et, de manière encore plus manifeste, pendant les émeutes, on a pu entendre la Marseillaise, voir des drapeaux nationalistes, gaullistes, royalistes, et autres bonnets phrygiens. De même, la couleur politique de certains soutiens « célèbres » dès les premières heures (Le Pen, Dupont-aignan, Wauquiez, Dieudonné, etc.) ne nous semble pas être anodine. Si l’on pourrait être tentée de regarder les mouvements révolutionnaires et insurrectionnels du passé pour se hasarder à des comparaisons avec ce qui se passe actuellement, il ne faut pas oublier qu’entre-temps le monde a bien changé. C’est ainsi une population gavée d’idées dégueulasses et de « fake news » qui se trouve aujourd’hui dans la rue. Tout cela crée un climat où, entre autres, le nationalisme, le racisme, l’(hétérocis)sexisme et le conspirationnisme ne sont jamais très loin. Ces formes de domination peuvent aussi être présentes dans les mouvements sociaux (et même dans nos milieux), mais elles sont ici beaucoup plus présentes, et ce de manière assumée.

Dès lors dans le cadre de la question qui se pose à propos de l’intervention anarchiste dans ce mouvement, nous nous demandons déjà (puisque certains ont commencé à y intervenir) pourquoi l’on devrait accepter la marque « gilet jaune ». Pourquoi en accepter et en avaliser les revendications « de base » (augmentation des taxes, etc.), et surtout, pourquoi en relayer la symbolique ?

Si des anarchistes portent le gilet jaune dans les émeutes, cela nous pose question, le font-elles dans un esprit de manipulation, pour se fondre dans la masse et faire croire qu’ils sont intégrées au reste des « gilets jaunes » ?

L’unité matérialisée par le fait que tout le monde porte ce gilet nous met mal à l’aise : encore une fois, comme une reproduction incessante du monde que l’on déteste, les individualités se trouvent effacées. Les spécificités et l’unicité de chaque individu sont gommées par un uniforme qui voudrait faire croire que les aspirations de tout un chacun se valent. Cette uniformisation n’a, en plus, qu’une valeur symbolique, et non pratique comme on peut le voir dans la « culture » anarchiste de l’émeute où elle sert à l’anonymisation pour éviter la répression.

La symbolique du « gilet jaune » n’est pas anodine, elle fait référence à l’obligation datant d’il y a quelques années d’avoir dans son véhicule un gilet jaune et un triangle de signalisation, qui avait déjà provoqué la grogne du conducteur moyen. A cette époque, celui-ci ne se préoccupait pas plus des luttes sociales qu’aujourd’hui. Ses revendications n’étaient qu’immédiatistes, sans pensée sociale derrière, sans envie d’un autre monde, sans haine de l’actuel. Il en va de même aujourd’hui avec le hochet du pouvoir d’achat. Ce que veulent les « gilets jaunes », ce n’est pas une rupture mais au contraire de pouvoir continuer à perpétuer ce monde, pouvoir continuer à participer. En quoi devrait-on trouver cela intéressant ?

Pour beaucoup de personnes participant à ce mouvement, il s’agit de leur première « mobilisation ». Où étaient-elles en 2006, en 2010, en 2016, pour ne reprendre que les mouvements sociaux les plus gros de ces dernières années ? Il ne s’agit pas de dire que parce qu’elles n’ont pas participé à ces mouvements sociaux (voire les ont méprisés), alors on ne devrait pas participer à leur mouvement, mais plutôt de bien se rendre compte que nos perspectives diffèrent de ce à quoi elles semblent aspirer. De même que les perspectives émanant du « Jour de colère »[1] nous empêchaient d’y intervenir, nous ne voyons pas de raison pour que les perspectives de ce mouvement nous incitent à y agir. Et si ce mouvement s’était basé sur des questions plus sociales, ces individus (actuels « gilets jaunes ») auraient-ils pris l’initiative de rejoindre un tel mouvement ? On peut en douter, sans en être certaine, étant donné le décalage entre leurs revendications et celles d’un mouvement social. On pourrait nous rétorquer qu’il n’y a pas que des individus de droite dans ce mouvement. Ce n’est évidemment pas le cas, mais force est de constater que les idées à minima de gauche ne sont pas majoritaires. Cela crée un climat extrêmement confus si propice à la diffusion des idées d’extrême-droite.

Ainsi, on comprend mal comment ce marasme pourrait déboucher sur autre chose qu’un État (et même un état) plus coercitif, excluant et où les identités (nationales mais pas seulement) se retrouveraient renforcées.

L’un des principes anarchistes est que les moyens doivent correspondre aux fins. Il nous semble problématique lorsque des anarchistes font des émeutes aux côtés de réactionnaires (qu’ils se rendent visibles en faisant partie de mouvements d’extrême droite, ou que ce soit de simples « personnes lambda »), que cette question soit éludée. Et si l’on considère que tout est mieux que l’existant, pourquoi alors ne pas soutenir des initiatives comme celles d’ITS[2] ou encore l’ETA[3] ?

Pour certains anarchistes intervenant dans ce mouvement, on a l’impression d’assister à l’éternelle course au sujet révolutionnaire ou insurrectionnel, qu’on le nomme prolétariat, habitant des quartiers populaires, « racisé », voire « peuple ».

Une question qui se pose est « sur quoi est-ce que cela peut déboucher ? » Il est peu probable que cela débouche sur une révolution ou une insurrection dont les bases nous satisferaient. Ainsi, il ne reste pas énormément d’issues possibles : soit un nouveau gouvernement parvient à prendre le Pouvoir, et on peut fort parier que celui-ci n’aurait, au minimum, rien à envier au précédent, soit une satisfaction totale ou partielle des revendications. Étant donné leur contenu, les anarchistes qui souhaitent intervenir veulent-ils véritablement être celles qui, par leurs actions, favoriseraient potentiellement « que les déboutés du droit d’asile soient reconduits dans leur pays d’origine » ?

Et dans ce contexte de tension et d’action, notre discours, ultra-minoritaire, peut-il être entendu et compris ? Un moment de conflit est-il un moment où l’on peut réellement avoir une influence sur la pensée globale ? De plus, la majorité des personnes qui participent à ce mouvement ne fréquente pas nos canaux de communication et part d’une culture politique/philosophique soit proche de zéro, soit à l’opposé de la nôtre.

Certaines personnes affirment que nous aurions un ennemi commun, et que cela justifierait l’unité. Est-ce vraiment le cas ? Notre ennemi n’est pas seulement Macron, tout comme il n’était pas seulement Hollande ni Sarkozy, il n’est pas non plus uniquement Rothschild ou n’importe quel PDG de multinationale. Parmi nos ennemis, il y a l’État, le capitalisme et toute forme de régime politique. De même, converger vers les centres du Pouvoir à une époque où celui-ci est bien plus diffus qu’il ne pouvait l’être auparavant nous semble avoir peu de sens. Les préfectures et l’Élysée sont davantage des symboles, et se concentrer uniquement sur ces points, c’est d’une part ne pas voir les capacités d’adaptation du Pouvoir (il n’a pas besoin de bâtiments particuliers pour continuer de prendre des décisions). D’autre part, c’est avoir une analyse bien superficielle de ce qu’est le Pouvoir et c’est ignorer le fait qu’il ne se résume pas à quelques institutions. Ne serait-ce qu’aller au travail, accepter de se soumettre à un chef, c’est obéir à un Pouvoir, et le mouvement des « gilets jaunes » ne remet massivement pas cela en cause. Leur critique se porte principalement uniquement sur les taxes sans une once de critique contre le patronat, le travail ou même à minima le nombre d’heures travaillées par rapport au salaire gagné.

Comment peut-on justifier, toujours dans un esprit de cohérence, d’aller lutter aux côtés de personnes qui sont habituellement les cibles de nos critiques, qu’elles soient néofascistes, petits patrons, ou même cette personne qui compare sa situation de travailleur acharnée qui n’a plus rien à la fin du mois, avec ces « assistées au RSA à qui tout est payé », ou encore qui fustige les immigrés et un gouvernement qui serait bien trop laxiste.

Se pose aussi une comparaison entre l’intervention anarchiste dans le mouvement actuel et la même intervention, beaucoup plus habituelle, dans les mouvements sociaux. On pourrait nous taxer d’hypocrisie d’accepter la seconde et de refuser la première parce que nous sommes censées être à la fois contre la gauche et contre la droite. Mettons les choses au clair : Nous souhaitons une situation chaotique. Mais dans une situation de chaos, il y a toujours une partie de la population qui souhaite un retour au calme. Dans le premier cas, l’extrême droite est celle qui souhaite le plus un retour au calme. Ici, l’extrême droite (ou une partie du moins) souhaite l’extension du chaos. Mais elle ne souhaite le chaos que pour être celle qui finira par ramener l’ordre. Et si cela arrive, nous serons extrêmement isolés pour pouvoir nous battre contre cette extrême droite qui aura gagné en force.

Quoi qu’il en soit, les anarchistes veulent le chaos dans une perspective de négation du Pouvoir, ce qui n’est pas le cas de la grande majorité des autres composantes du mouvement, qui elles veulent la perpétuation du Pouvoir.

Et ne nous voilons pas la face : combien d’anarchistes ont d’abord eu des aspirations gauchistes avant d’avoir de réelles perspectives anarchistes ? Et même parmi les anarchistes actuels, combien se disent être rattachées à la gauche ? Si l’on n’a aucun problème à affirmer que l’anarchisme tel que nous l’entendons est au-delà de la gauche et de la droite (et non « au-delà du clivage gauche-droite » qui est bien souvent un cache-sexe néofasciste), et donc au-delà de la politique, il reste historiquement et dans le cheminement individuel plus proche de la gauche que de la droite.

Il est bien beau de s’extasier sur les actions de sabotage que l’on peut voir en ce moment. Pour nous, l’acte et la pensée doivent correspondre et une banque caillassée dans un mouvement qui considère que tous les banquiers sont « juifs » ou « sionistes » n’a pas le même écho à nos yeux que la même banque caillassée dans une haine d’un monde basé sur le fric. On peut observer le problème sous un autre angle : Parmi les personnes qui aujourd’hui applaudissent l’incendie d’un bâtiment de l’URSSAF, combien applaudissent les actes de sabotage perpétrées le reste du temps ?

Si ce mouvement est effectivement pourri, on peut quand-même certainement en tirer des leçons sur nos manières d’agir. On a vu lors des précédentes émeutes des actions éparpillées et diffuses, donc plus incontrôlables. Au contraire, « nos » émeutes ont tendance à être des blocs cohérents se déplaçant d’un point A à un point B, dans un trajet parsemé d’actions de sabotage. Cette stratégie semble aujourd’hui essoufflée et bien connue des services de répression. Ce mouvement peut aussi être intéressant en cela qu’il s’est construit en dehors des organisations syndicales (même si les raisons de ce refus n’ont rien à voir avec les nôtres) et qu’il semble aujourd’hui encore refuser toute représentation (là encore c’est à nuancer puisque des porte-paroles ont émergé).

Néanmoins, si cela peut être défaitiste, sans doute vaut-il mieux ne se faire aucune illusion sur une quelconque sortie « heureuse » plutôt que mettre tant d’énergie dans quelque chose qui ne correspondrait pas à nos intérêts. Ces derniers ne se trouvent pas dans les revendications pour une vie moins chère, ce que nous voulons (et nous ne saurions le demander à quelque chef que ce soit), c’est une vie non payante. Nous ne voulons pas faire partie d’un monde où il faut travailler pour pouvoir vivre, pour pouvoir être quelqu’un. Nos intérêts ne se trouvent pas non plus dans une quelconque démission (ou « destitution » comme aime le dire les néo-blanquistes), mais dans la destruction du Pouvoir. Cela non plus ne se quémande pas, ne se revendique pas. Nous étions ennemis des précédents gouvernements, nous continuerons de l’être pour les prochains, quelles que soient les couleurs dont ils se pareront.

D’un côté nous pensons qu’attendre les conditions objectives et subjectives en vue d’une révolution ou d’une insurrection est illusoire, surtout dans un contexte où la Réaction semble revenir à grand pas. D’un autre côté, refuser d’attendre ces conditions et d’agir avec des personnes ayant à cœur des idées réactionnaires, nous pose problème. Nous refusons ce faux dilemme. Nous ne voulons pas attendre le moment opportun pour agir, mais pour autant nous trouvons absurde d’être là où se trouvent des réactionnaires.

Les anarchistes n’ont pas besoin de ce mouvement pour agir, la haine contre ce monde peut se matérialiser en tout temps. Aujourd’hui, dans dix jours, dans deux ans, toujours.

Des individus, pas des vêtements.


Notes :

[1] Journée de manifestation politiquement confuse ayant eu lieu le 26 Janvier 2014 à Paris. L’article Wikipedia en dit quelque chose d’intéressant : « Dans sa recension de la manifestation, Le Monde, en collaboration avec l’Agence France-Presse, relève que "le défilé est très hétéroclite : catholiques, "hommens", travailleurs frontaliers avec la Suisse et manifestants contre l’"équitaxe" côtoient des drapeaux de La Manif pour tous et des slogans anti-fiscalité, mais aussi, plus marginaux, des ultra-nationalistes ou des admirateurs de l’humoriste Dieudonné [...]. Quelques actes antisémites et slogans homophobes ont été entendus et quelques heurts ont eu lieu sur le trajet de la manifestation »

[2] Individualités Tendant vers le Sauvage : tendance misanthrope d’illuminés qui pratiquent l’attaque indiscriminée guidés par une pensée anti-civilisationnelle réactionnaire qui a été fortement critiquée par des anarchistes ces derniers mois. Ils sont principalement présentes en Amérique centrale et du Sud.

[3] Euskadi Ta Askatasuna, organisation armée indépendantiste basque.


posté le 10 décembre 2018  par https://nantes.indymedia.org/articles/43836  Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article
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Commentaires
  • 21 décembre 2018 23:17, par Freddy

    Brillante analyse qui rejoint celles de Cohn-Bendit ou Romain Goupil mais avec un vocabulaire anar.

    Il y a évidemment de tout dans les gilets jaunes, et la récupération est en marche aussi bien par les politiciens que par les médias, le gouvernement et l’extême droite.

    Mais pointer uniquement l’aspect poujadiste, c’est un moyen facile pour des "nanars" ultra-radicaux de justifier leur absence totale des luttes (sauf sur le papier et par le dénigrement des luttes des autres).

    C’est aussi un moyen détourné de se dissocier de la "racaille" violente.

    Nier le caractère spontané et subversif des gilets jaunes, c’est faire le jeu de l’Etat.

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