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L’avenir est une arnaque (Réflexions autour du non-désir d’enfant)

L’avenir est une arnaque

(Réflexions autour du non-désir d’enfant)

[Publie sur Ad Nihilo (avril 2019)]

Avant-propos

Ce texte est le fruit d’une réflexion et n’a pas pour vocation d’être exhaustif. Nous avons conscience que le sujet abordé est sensible et que ce texte suscitera probablement de vives réactions. Cependant, nous pensons qu’il est important d’en parler étant donné l’hégémonie de la pensée nataliste et les conséquences qu’elle entraîne. Notre réflexion part d’une pensée anarchiste et donc d’une volonté d’en finir avec un monde autoritaire, industrialisé, spéciste, etc.

* * *

Au moment où nous écrivons ces lignes, la terre compte près de 7,7 milliards d’êtres humains. Au Moyen-Âge il y en avait moins de 500 millions. Durant le 19ème siècle, ce chiffre a dépassé le milliard. La barre des deux milliards a été franchie dans les années 1920, celle des trois milliards juste avant les années 60. Aux alentours de 1975 il y avait plus de quatre milliards d’individus humains. Entre 1985 et 1990, cinq milliards d’être humains foulaient le sol de la Terre. Avant les années 2000 le cap des six milliards était franchi et enfin nous avons dépassé les sept milliards durant la première moitié des années 2010. Pour quiconque n’est pas joyeux à l’idée de voir ce chiffre augmenter encore, l’avenir s’annonce bien sombre. Les estimations les plus basses voient une augmentation jusqu’en 2080 alors que les plus hautes prévoient une augmentation constante au moins jusqu’en 2100. Les prévisions ne vont pour le moment pas au-delà de cette date. Pour nous, comme nous allons le voir par la suite, l’être humain est en surpopulation et celle-ci a des conséquences indéniables, à la fois environnementales, et sur l’ensemble des animaux, nous compris. Si cette croissance est effectivement globalement en baisse, elle reste une croissance, et à ce titre, nous est problématique. À une époque où il y avait environ sept fois moins d’individus humains, un certain nombre d’anarchistes se posaient déjà les questions que nous nous posons aujourd’hui.

À la fin du XVIIIe siècle, un économiste, Thomas Malthus réfléchissait déjà à la question de la natalité. Il théorisa que l’accroissement des ressources disponibles ne suivait pas l’accroissement de la population et qu’il y aurait donc un moment où celles-ci viendraient à manquer. Pour éviter cela, il préconisa un contrôle des naissances. Sa pensée cependant s’acoquine à la morale de son époque en prônant un retardement de l’âge du mariage et la chasteté avant celui-ci. De plus, il propose que les couples n’aient que le strict nombre d’enfants qu’ils sont certains de pouvoir entretenir. Il préconise aussi l’arrêt des aides aux plus pauvres. Sa pensée semble être davantage tournée contre ces derniers et ne remet pas en question le modèle de la Famille. En soi la pensée de Malthus ne nous intéresse guère étant donné qu’elle est davantage tournée vers l’Économie et le contrôle social que vers une réflexion émancipatrice. Néanmoins, un certain nombre d’anarchistes de la fin du XIXe siècle ont pris pour base cette idée selon laquelle une croissance de la population infinie finirait tôt ou tard par entrer en conflit avec le caractère limité des ressources disponibles. Cette nouvelle pensée est qualifiée de néo-malthusienne et les anarchistes qui y adhéraient, de néo-malthusiens. Bien qu’étant minoritaires, ils se sont employés à adapter le malthusianisme à leurs perspectives émancipatrices notamment en affirmant que les enfants qui naissaient étaient voués à devenir de la chair à canon ou à patron. Cette adaptation est aussi passée par des solutions individuelles pour le contrôle des naissances grâce à la promotion de moyens contraceptifs et à la défense de l’avortement, position qui était à l’époque avant-gardiste. Il est à noter qu’à cette époque, la contraception n’étant quasiment pas développée, un grand nombre de naissances ne sont pas désirées, que beaucoup de familles vivent dans la pauvreté et ne sont pas en capacité de subvenir aux besoins matériels des enfants et d’en faire des individus autonomes et responsables.

En France, le néomalthusianisme est initié par Paul Robin en 1895, inspiré par le néomalthusianisme britannique, lui-même influencé par les théories eugénistes qui commencent à voir le jour à cette époque. Il est regrettable que le néomalthusianisme ait été empreint d’eugénisme. En effet ce courant a depuis démontré ses lacunes scientifiques. De plus, il incitait à un contrôle coercitif des naissances qui ne nous convient pas puisque pour nous, la réduction du nombre de naissances doit être le fruit d’une réflexion personnelle et que le désir eugéniste d’éradiquer toute « dégénérescence » était non seulement illusoire mais aussi le reflet d’une volonté de créer un modèle unique d’être humain légitime à vivre et à se reproduire. Néanmoins tous les néomalthusiens n’étaient pas eugénistes. On pourra à ce titre relire La Limitation des Naissances. Moyens d’éviter les Grandes Familles d’Émilie Lamotte, même si les solutions de contraception qu’elle préconise sont aujourd’hui caduques.

Il est inquiétant de constater que ces réflexions avaient déjà lieu au XIXe siècle où il y avait « seulement » 1 milliard d’êtres humains sur Terre, et qu’aujourd’hui alors que nous sommes sept fois plus, aucune prise de conscience massive n’ait émergé.

Le natalisme : une idéologie mortifère

Avez-vous déjà évoqué au détour d’une conversation que vous ne vouliez pas d’enfant ? Les réponses à cet affront sont souvent les mêmes : « Tu dis ça maintenant mais tu verras plus tard », « c’est naturel de vouloir des enfants », « t’es égoïste », « t’aimes pas les enfants », « tu finiras ta vie seule » etc. Les réponses sont très souvent outrées, vouloir et faire des enfants est une évidence et le contraire, généralement vu comme une déviance. Face à cette évidence, celleux qui ne veulent pas faire d’enfant devraient se justifier à l’inverse de celleux qui le désirent, qui elleux suivraient le cours naturel des choses. D’ailleurs, l’hypothèse de ne pas vouloir d’enfant est rarement évoquée spontanément ; on n’entend pas « Si tu as des enfants un jour » mais plutôt « quand tu auras des enfants ». Lorsqu’une personne attend un enfant, elle se voit félicitée. Enfanter est généralement vu comme quelque chose de beau, positif et normal. À l’inverse, le choix de ne pas vouloir d’enfant est d’emblée vu comme étant négatif. Une vie sans enfant est généralement vue comme une vie incomplète. Il s’agit d’un passage quasi obligé. L’idéologie nataliste explique cet état de fait. Inculquée par notre éducation, elle se manifeste plus ou moins insidieusement. Déjà lorsque nous sommes enfants, l’idéologie nataliste nous est inculquée par le jeu. Qui n’a jamais joué aux poupées ou au « papa et la maman » ? Ce conditionnement rend évident le fait de faire des enfants et ne laisse aucune place quant à la possibilité de ne pas en avoir. Enfants déjà, notre avenir commence à être tracé à notre place : nous participerons à la perpétuation de l’espèce humaine.

Faire des enfants, c’est finalement d’une certaine manière vouloir s’immortaliser en transmettant un héritage. Cet héritage peut être culturel. Beaucoup de parents projettent ce qu’ils sont ou ce qu’ils auraient voulu être à travers leur progéniture. Ils souhaitent transmettre leurs valeurs (traditions, mœurs, etc.), leur histoire, leurs passions afin que celles-ci perdurent dans le temps au-delà de leur mort. L’enfant, au lieu d’être un individu à part entière avec ses désirs et ses aspirations, est le réceptacle de tout ce que ses parents ont décidé d’y mettre, ainsi que bien souvent le moyen de perpétuer une idéologie. On retrouve d’ailleurs dans certains milieux (notamment marxisants) l’idée selon laquelle l’anti-natalisme serait une idéologie bourgeoise et que les « prolos » devraient justement faire des enfants pour assurer l’avenir du prolétariat en tant que classe révolutionnaire. Or, ces enfants, en plus de ne pas forcément consentir au rôle qu’on a bien voulu leur attribuer, ne font bien souvent que rejoindre les rangs des armées meurtrières ou des armées laborieuses, et des armées de consommateurs. Faire des petits prolétaires qui deviendront de grands révolutionnaires est un leurre, on fait plutôt des soldats du Capital.

Cet héritage peut aussi être financier. Ainsi les parents cherchent à pouvoir assurer l’avenir de leur progéniture quand ils seront morts ou à la retraite. Cela peut passer par les assurances vie, ou toute autre forme d’épargne ou encore par la volonté que l’un des enfants reprennent l’entreprise familiale.

Il peut enfin être génétique. Il faut faire perdurer la lignée, transmettre le nom de famille. Il est ainsi quasiment impensable d’être cellui qui mettra fin à la descendance. Il faut aussi faire perdurer l’espèce puisqu’il y aurait un devoir individuel à participer à la perpétuation de l’humanité. Quant à la possibilité d’adopter, elle est bien souvent écartée sous prétexte qu’élever un enfant adopté ne serait pas pareil qu’un enfant qui vient de nos entrailles, puisqu’il ne nous ressemble pas, qu’il n’y a pas le « lien du sang » et qu’un enfant non-adopté symbolise la conjugaison des deux parents et donc la manifestation concrète, physique, de leur amour.

Ces trois formes d’héritage participent activement à la reproduction sociale. Ainsi, les classes possédantes continuent de posséder, les classes exploitées continuent d’être exploitées, les valeurs se transmettent dans un cycle infini et le monde globalement continue sans cesse d’être ce qu’il est. Pire, non seulement les nouvelles générations ont tendance à reproduire le monde dans l’état dans lequel il est, mais la simple observation nous amène à la conclusion qu’elles tendent aussi à le renforcer, à l’ancrer davantage. L’exemple d’un certain nombre d’innovations technologiques nous semble éloquent. À chaque innovation technologique majeure, on peut observer qu’il arrive que les anciennes générations soient méfiantes et un peu perdues face à la nouveauté. Elles ont connu le monde avant et savent qu’elles pouvaient vivre sans. Les nouvelles générations, qui sont nées au tout début d’un saut technologique, ou juste après, n’ont pas réellement vécu la transition. Le monde dans lequel elles arrivent devient donc leur norme. Les nouveaux outils que ces personnes ont alors à disposition leur semblent beaucoup plus indispensables qu’aux personnes qui ont vécu cette transition. Les divers Pouvoirs, en profitant de l’engouement provoqué par ces nouveautés, notamment dans le domaine du divertissement, peuvent ainsi créer davantage de contrôle et de surveillance tout en s’assurant une résistance très minoritaire. Par exemple, en familiarisant l’usage de la reconnaissance faciale - qui est désormais disponible sur de nombreux smartphones - il devient plus difficile d’être réticent face à son utilisation lorsqu’il s’agit d’entrer dans un bâtiment, surtout si celle-ci se pare de bonne intentions. Cette reproduction et ce renforcement ne se matérialisent pas uniquement dans les innovations technologiques. L’exemple des réformes gouvernementales participe lui aussi de ce phénomène. Une nouvelle loi n’est rendue visible que lorsqu’elle est en projet et soumise au vote. Les nouvelles générations qui arrivent une fois cette loi votée et mise en application ne la voient plus, et sont beaucoup moins susceptibles de s’y opposer. Au fil des générations donc, le monde dans lequel on vit se renforce, et la direction qu’il prend se voit confirmée.

Le modèle familial n’est massivement jamais remis en question. Même dans les milieux LGBTI+ libéraux, l’ordre naturel des choses est de se trouver unE partenaire, de se marier, d’avoir des enfants et de contribuer à reproduire la société telle qu’elle est à un instant donné. Ainsi, même si nous comprenons les luttes de certaines personnes qui veulent pouvoir profiter de la PMA et de la GPA, nous trouvons dommage que le débat sur ces sujets se cantonnent aux limites du « pour ou contre » et ne remettent pas en question le fait de procréer. La pensée dominante pousse les individus à reproduire le modèle hétéro et à rechercher l’intégration dans la société. Dans cette optique, comme écrit dans Bædan 1 : Journal of Queer Nihilism, l’Enfant devient alors le symbole de l’avenir, de l’espoir et implique des sacrifices qui sont faits en vue des prochaines générations.

Au niveau national, des campagnes en faveur de la natalité jusqu’aux aides, tout est fait pour que les couples fassent des enfants. L’enfant est un moteur de l’économie, les publicitaires l’ont bien compris. Il est aussi une fierté nationale ; la natalité est aussi un facteur de croissance qui permet de faire concurrence aux autres pays. Ainsi, enfanter est un devoir envers la nation et lorsque l’on n’a pas encore d’enfant, on se verra plus volontiers proposer des moyens de contraception temporaires que définitifs. Dans le même ordre d’idée, les personnes qui peuvent enfanter sont soumises à une surmédicalisation ; de la puberté jusqu’à la ménopause il leur est ainsi conseillé un examen gynécologique annuel. Ceci afin de vérifier que « tout fonctionne parfaitement », que la personne pourra entre autres assurer son rôle reproducteur. C’est là encore un domaine de plus dans lequel la société s’arroge un droit de regard.

Les personnes qui refusent d’adhérer à l’idéologie de la natalité, et qui de ce fait refusent de faire des enfants, se voient souvent qualifiées d’égoïstes. Or, ne pas vouloir d’enfant n’est pas plus égoïste que le fait d’en vouloir. Cependant, qu’est-ce qui est le plus autoritaire entre refuser de faire exister quelqu’un qui n’existe pas encore (et qui donc ne souffrira jamais de ne pas exister) et imposer l’existence à quelqu’un qui n’aura pas d’autre choix que d’exister ?

C’est à se demander si faire des enfants n’est pas davantage une injonction sociétale qu’un désir personnel.

À ce propos, on nous rétorque souvent que faire des enfants fait partie de l’ordre naturel des choses et que « l’instinct maternel pousse les femmes à enfanter ». L’identité de femme est intrinsèquement liée à la maternité et il n’est pas rare d’entendre d’une personne qu’elle ne s’est jamais autant sentie femme qu’après un accouchement. Ainsi au lieu de rechercher la légitimité en s’extirpant des rôles que cette identité induit (faire des enfants, s’en occuper, s’occuper du foyer, etc.), il nous semble plus pertinent de rejeter cette identité. Et comme l’identité de femme n’existe qu’en regard de celle d’homme, nous pensons que cette identité aussi est à rejeter.

« Revendiquer l’identité féminine en rejetant la maternité, c’est s’énerver comme une mouche qui pense pouvoir traverser les parois du bocal où elle est prise. L’identité féminine est consubstantielle de la procréation. Le terme femme est en lui-même une injonction à la maternité. » - Priscille Touraille

Par ailleurs, au-delà du non désir d’enfant, il convient aussi de considérer un autre phénomène très tabou : Le regret d’être parent, et même plus encore, le regret d’être mère. Si la parentalité est une expérience que de nombreuses personnes désirent vivre, il en est pour qui ce n’est pas le cas. Lorsque des parents ont le courage d’exprimer ce regret, ils se heurtent souvent à des réactions épidermiques. C’est d’autant plus vrai vis-à-vis des « femmes » qui sont censées remplir leur rôle de mère et qui se voient qualifiées de personnes odieuses. Pourtant, ce regret ne signifie pas nécessairement un désamour malgré l’absence de désir dans la relation parentale. Il y a une différence entre l’amour que l’on peut avoir pour ses enfants et la responsabilité opprimante à leur égard durant une vie entière. Mais quand bien même il y a désamour, il importe d’analyser les raisons qui mènent à cet état de fait, sans culpabiliser celles pour qui c’est le cas. Étant donné que la maternité est érigée comme vertu suprême de l’identité féminine, il n’est pas étonnant que des « femmes » soient mal jugées si elles venaient à avouer ce regret, ce qui les pousse à refouler ce qu’elles ressentent.

Vivre avec un enfant n’est pas nécessairement infernal, mais cela implique de lourdes responsabilités, en plus de bouleverser les habitudes du quotidien, ce qui selon nous devrait être davantage considéré avant de faire le choix de mettre un enfant au monde (encore faut-il avoir la possibilité de choisir, bien évidemment). Combien consacrent moins de temps, voire ont abonné leur passion ou leur diverses activités quotidiennes (créatives, intellectuelles, divertissantes, ou simplement dormir) pour pouvoir s’occuper de leur enfant ? Même s’il est très courant d’entendre des parents dire qu’ils sont fatigués, énervés, on peut supposer qu’il s’agit d’un moindre mal qui vaut la peine. Mais c’est un moindre mal qui ne devrait pas être imposé à ceux et celles qui ne le désirent pas. Il est à noter qu’un « homme » qui se tire parce qu’il n’est pas capable d’assumer un enfant dont il est le père biologique n’est pour nous qu’une ordure. Est-ce que ces moments de joies permettent de négliger tout ce qu’implique de faire un ou plusieurs enfants ? Au lieu d’encourager au choix rationnel, l’idéologie nataliste tait les cotés négatifs de l’enfantement et naturalise le désir de procréation. Ainsi, celui-ci est trop souvent basé sur le contact avec des enfants dans des contextes positifs (lorsque d’autres personnes de la famille, ou des amiEs, en ont, ou lorsqu’on en voit qui jouent dans un parc, par exemple), et c’est alors la mignonnerie et tout ce qu’un enfant peut inspirer d’émotions positives qui prend le dessus. Les coûts qu’un enfant implique, les nuits blanches, les pleurs, la quasi obligation de s’ancrer plus encore dans la société, sont eux bien souvent invisibles et donc pas ou peu pris en compte dans le choix de faire un enfant.

Avant même de vivre avec un enfant, il faudrait déjà être en mesure de savoir si l’on est capable de l’assumer (sur le plan économique, émotionnel, affectif...). Dans une société qui tend à se reproduire continuellement, où travailler constitue l’essentiel de notre temps, on incite les « femmes » à vouer leur vie à Dieu, au père, au compagnon, au patron, plutôt qu’à elles-mêmes. Lorsqu’un enfant vient se greffer à ce quotidien, c’est toujours du temps en moins pour soi-même. Lorsque l’on est habituéE à voir sa vie dépossédée, on n’a plus le temps pour réfléchir à ce qui ne va pas, puisqu’on est distrait par un quotidien qui nous est imposé.

Les quelques « femmes » qui ne veulent pas être mères pourront entendre que « c’est honteux vis à vis de celles qui ne peuvent pas avoir d’enfant ». C’est en quelque sorte la variante du « c’est honteux de ne pas voter alors que des gens se sont battus pour », ou encore « c’est honteux de ne pas finir son assiette alors que d’autres meurent de faim ». On ne comprend pas trop en quoi enfanter rendrait la fertilité aux personnes stériles, ni en quoi il y aurait un devoir historique à respecter, ni même en quoi finir une assiette permettrait de résoudre les problèmes inhérents au capitalisme et au nationalisme, mais ce que peuvent nous indiquer ces trois exemples, c’est que nous sommes pousséEs à reproduire le monde tel qu’il est, au lieu de le réinventer comme nous le souhaitons individuellement. Ceci n’est rien de moins qu’une logique de servitude.

Pour nous, faire des enfants est davantage un phénomène culturel qu’une obligation biologique. En effet, si nous ne pouvons pas vivre sans respirer, dormir, boire ou manger, on peut très bien vivre sans procréer. Simplement, on décide alors de ne pas transmettre nos gènes, notre culture et nos biens matériels. De plus, les « femmes » qui refusent de faire des enfants sont généralement vues comme des personnes qui finiront vieilles et aigries. Ces considérations plaident davantage en faveur d’une injonction sociétale que d’une nécessité biologique. De la même manière les « hommes » qui se font vasectomiser seront perçus comme moins virils et donc inaptes à remplir leur rôle. Parallèlement, les « femmes » qui se font stériliser sont perçues comme inutiles car ne pouvant plus assurer leur rôle. C’est ainsi que l’on dissuade généralement les personnes de se faire stériliser, d’autant plus lorsqu’elles sont considérées comme « femmes ».

L’injonction à la procréation précède l’injonction à la sexualité, ce qui conduit à mépriser non seulement les personnes non-hétérosexuelles, mais aussi les personnes asexuelles. Mais que l’on soit une personne asexuelle ou pas, personne n’a à définir ce à quoi doivent servir nos organes génitaux. De tout temps l’autorité religieuse, familiale, et patriarcale a contribué à renforcer cette injonction, que ce soit par la condamnation de l’autosexualité [1], les mutilations génitales, l’interdiction des rapports sexuels avant le mariage ou encore le reniement des membres non-hétérosexuels de la famille pour la raison qu’ils ne pourront pas assurer la descendance.

Contre la surpopulation, contre la tristesse de la normalité

Quel sens y a-t-il à infliger à un enfant le monde tel qu’il est actuellement ? Rien qu’en matière d’exploitation, c’est le condamner à être soit un bourreau, soit une victime. Parce que considéré bien trop souvent comme une propriété ou comme un être inférieur, les violences - qu’elles soient physiques, psychologiques ou encore sexuelles - ne sont pas rares, et mènent parfois jusqu’à la mort. Si elles impliquent des répercutions immédiates (blessures, décès, infections sexuellement transmissibles etc.), elles façonnent aussi la manière dont l’enfant, une fois devenu adulte, percevra le monde, entraînant avec lui les séquelles qui reproduiront ce dernier souvent tel qu’il est. Bien que des solutions soient mises en œuvres, elles ne peuvent qu’être insuffisantes étant donné que tout ou presque dans cette société vise à engendrer de la violence. Presque aucun des structurants de ce monde (l’autorité, la nation, la religion, le travail, l’école, le patriarcat etc.) ne lui sera favorable.

Dans un contexte où notre vie nous est volée, avoir à charge un enfant (ou plusieurs) nous ôte encore un peu plus de liberté. De plus, un enfant a besoin d’attention et de patience. Or dans des conditions économiques précaires et/ou après une dure journée de travail, il devient compliqué de satisfaire à ses attentes. Combien de personnes laissent le soin à d’autres (entourage, nounous, etc.) d’être présents pour leur enfant ? L’éducation, qui est censée construire l’enfant, est confiée à une institution, et les dépossède elleux et leurs parents de cette part importante de leur vie. On est donc dans une situation totalement hallucinante où un enfant doit ingurgiter une énorme quantité de connaissances qu’il n’a pas choisies et qui servent pour une grande part l’idéologie étatique et le préparent au monde merveilleux du travail. À ce sujet, un autre texte d’Émilie Lamotte, intitulé L’Education rationnelle de l’enfance, nous semble aujourd’hui encore intéressant à lire. Mais au-delà de cela, nous ne voulons pas être responsables de l’éducation qu’on leur donnerait. Nous refusons d’imposer notre manière de vivre puisque cela ne leur permettrait pas de vivre par et pour eux-mêmes. Nous n’avons pas non plus envie d’être déçus par ce qu’ils pourraient devenir par leur construction personnelle.

Par ailleurs, nous ne voulons pas que nos organes génitaux engendrent de la souffrance (ne serait-ce que celle de l’accouchement). Nous voulons plutôt qu’ils nous permettent d’éprouver du plaisir, et uniquement du plaisir, seulE ou avec des personnes consentantes. La volonté de procréer, finalement, peut amener à vivre le rapport sexuel comme une tâche mécanique qui n’a rien à envier à un poste sur une chaîne de montage. Lorsque, après la naissance, le couple ne tient plus et se sépare, les parents sont très souvent contraints de continuer de se voir. L’enfant devient alors comme un ciment dont on ne veut plus.

Les raisons que nous avons évoquées jusqu’à maintenant émanent d’un sentiment personnel. Néanmoins, procréer n’implique pas seulement les personnes qui procréent mais aussi le reste des individus humains et non humains. Ainsi les raisons qui nous poussent à ne pas vouloir d’enfant viennent aussi d’une analyse du monde dans lequel on vit et de la place que l’être humain y tient.

Chaque existence humaine a des conséquences sur notre environnement, et comme nous l’avons dit précédemment, nous considérons l’être humain comme étant en surpopulation. Or, le génie humain est parvenu à plus ou moins éradiquer les phénomènes qui permettent, lorsqu’il y a surpopulation, de revenir à un état d’équilibre (épidémies, famines, etc.). Cela fait de l’être humain, vu le nombre que nous sommes actuellement, rien de moins qu’un danger pour les autres êtres vivants. On nous rétorquera que le problème réside dans nos modes de vie occidentaux empreints de consumérisme et de gâchis à outrance. À cela nous répondons que nos modes de vie font effectivement partie du problème, mais que dans l’hypothèse certes improbable où nous cesserions de vivre comme nous vivons, étant donné le nombre que nous sommes, une vie plus simple et sobre aurait tout de même des conséquences néfastes sur le reste des être vivants.

Une lutte antinataliste nous semble être en cohérence avec une lutte antispéciste. En effet, si le nombre de personnes végétariennes et vegans est en constante augmentation, la consommation de produits d’origine animale et d’activités nécessitant l’exploitation d’animaux n’est, elle, pas en baisse. Cela peut s’expliquer par l’accroissement démographique.

Cet accroissement démographique accentue aussi les problèmes de pollution de toutes sortes. Nous aurions beau toutes et tous avoir un mode de vie décru, nous continuerions de déverser çà et là nos divers déchets. Pour ne citer qu’un exemple, il nous semble difficile d’imaginer une humanité qui se passerait massivement de médicaments. Or, une partie des médicaments que nous consommons se retrouve expulsée de notre corps par le biais des urines et ceux-ci, que les eaux soient traitées ou non, finissent immanquablement leur course dans les cours d’eau. Ceci est vrai pour les êtres humains, mais il est à rappeler que les divers animaux élevés pour le bon plaisir (gustatif, mais aussi récréatif) d’une grande partie des êtres humains tombent eux aussi malades et même, comble de l’absurdité, se voient administrer préventivement des antibiotiques, qui se retrouvent eux aussi dans les cours d’eau. Ces antibiotiques rendent les bactéries avec lesquelles ils entrent en contact plus résistantes, et rendent donc ces mêmes médicaments moins efficaces, voire inopérants.

Un accroissement de la population humaine signifie un besoin accru en espace. Or, celui-ci est limité, et nous l’occupons avec un grand nombre d’autres êtres vivants. Cette limitation est renforcée par le fait que de nombreuses zones ne sont pas habitables (déserts, zones contaminées par les débordements de l’activité humaine telles que Tchernobyl, Fukushima et leurs alentours, etc.). Pour s’étendre, l’humanité doit alors coloniser les lieux de vie d’autres êtres vivants. On l’a notamment vu localement ces dernières années avec des projets qui nécessitaient la destruction de zones humides, espaces foisonnants de vie par excellence. Dans le même ordre d’idées, une humanité en surpopulation, même si elle a un mode de vie décru, doit se nourrir. Ce besoin en nourriture exige des zones dédiés à la faire pousser (nous préférons ici ignorer l’élevage, qui ne fait qu’aggraver le problème). Lorsque celles-ci sont créés, ce sont des populations entières d’animaux qui sont déplacées, voire éradiquées. Nous passerons sur l’extension incessante des villes, des sites dédiés au divertissement (plages, stations de sports d’hiver, bases nautiques, bulles exotiques, etc.) et autres zones d’activités. En plus de déplacer ou de menacer la vie de populations entières d’animaux, ces colonisations, mais aussi des activités à l’apparence aussi anodines que des excursions en pleine nature (notamment des passionnés de photographie qui vont en forêt sans prendre de précaution) ainsi que le bruit généré par l’activité humaine ont pour conséquence de perturber la reproduction non-humaine.

En plus de créer des zones uniquement dédiées à la monoculture, la production de nourriture pour une population en constante augmentation nécessite, aujourd’hui et d’autant plus dans les années à venir si cette augmentation persiste, une surexploitation de la terre par le moyen des pesticides, des engrais et des OGM et donc une dépendance encore accrue à l’industrie. Cette surexploitation est inhérente au monde capitaliste dans lequel on vit puisqu’il faut produire toujours plus et plus rapidement. Et cette industrie liée aux OGM, engrais et pesticides nécessite toujours plus d’exploitation humaine, mais aussi animale (tests en laboratoire). Si nous voulons un jour pouvoir nous passer de cette industrie, ou fortement la diminuer, nous ne voyons pas comment cela serait possible au nombre que nous sommes actuellement.

Le besoin en exploitation humaine augmente lui aussi logiquement avec l’accroissement de la population. Une humanité aux modes de vie décrus mais n’ayant pas jugé bon d’avoir démographiquement décru, continue d’avoir des besoins de base. On vient de le voir avec la surexploitation de la terre pour la production de nourriture, mais il faut aussi à minima la transformer, et la distribuer. En plus de la nourriture, il y a d’autres besoins basiques à satisfaire qui nécessitent eux-aussi toujours plus d’exploitation : construction de logements, médecine (production de médicaments, recherche scientifique, etc.), production du minimum pour avoir un mode de vie décru convenable, production des outils et extraction des matières premières nécessaires à la production/construction des exemples donnés juste avant, etc.

Comme on a pu le voir donc, l’activité humaine a un impact sur son environnement, et plus il y a d’humains, plus il y a d’activité humaine et plus l’impact global est important et néfaste ; et plus il y a d’êtres humains, plus les besoins en exploitation sont importants, et cette exploitation est à la fois humaine et non-humaine. Cet accroissement de la population nécessite une organisation sociale et hiérarchique toujours plus complexe qui s’infuse toujours plus dans la vie de chaque individu ainsi que dans les rapports inter-individuels, éloignant toujours plus la perspective d’un monde horizontal et sans autorité. Nous pensons, même si nous n’avons presque plus aucun espoir que cela arrive un jour, qu’une des conditions sine qua non à un monde où régnerait l’anarchie est une diminution drastique de la population humaine à un point tel que la ville en tant que structure sociale n’aurait plus de raison d’exister.

* * *

Pour nous, une telle diminution de la population ne saurait passer par la mort massive d’individus humains, c’est pourquoi la seule solution que nous entrevoyons est la diminution du nombre de naissances, sous le seuil de croissance. Nous sommes contre les lois, donc contrairement aux (fausses) solutions qui ont pu être mises en place par certains États, pour nous cette solution ne doit pas être coercitive, elle ne doit pas être le résultat de quelque restriction que ce soit, mais le résultat d’une démarche individuelle passant par l’analyse de la situation actuelle, de ce qu’elle pourrait devenir à l’avenir et de ce que chacun et chacune peut faire (ou plutôt ne pas faire) individuellement pour mettre en acte le refus de participer à l’hégémonie humaine sur Terre.

Nous encourageons l’utilisation des moyens contraceptifs efficaces (ce qui exclut les faux moyens de contraception comme la « méthode du retrait »), y compris ceux qui sont définitifs et l’accès à l’avortement (sans les petites techniques de manipulation mesquines que certains médecins et proches mettent en place pour dissuader les personnes qui veulent avorter). Nous encourageons aussi une vision de la sexualité comme étant avant tout un moyen d’éprouver du plaisir seulE ou à plusieurs et non un moyen de reproduction et par extension toutes les pratiques sexuelles non reproductives. Cette sexualité n’a pas à être obligatoire et doit être consentie et désirée.

L’idée dominante de notre démarche est d’en finir avec toute forme d’autorité et s’oppose entre autres à ce monde spéciste, patriarcal et raciste. Travail, Nation, école, Religion, Société, etc. tous existent au nom de l’Enfant, et tous nécessite l’enfant pour perdurer. L’avenir, tel que nous l’imaginons actuellement, nous semble bien sombre. Que ce soit tel que promis par un capitalisme effréné ou par des révolutionnaires béats, pour nous, il s’apparente à une bonne grosse arnaque. Cette vision peut certes sembler pessimiste, cependant il n’est pas question d’attendre que les choses se passent sans rien faire. Lorsque l’on se noie, rien n’empêche de se débattre ; et même si il y a peu d’espoir, au moins on aura fait notre possible. Qui sait, des fois, cela peut nous sauver. Nous refusons de participer de façon positive à ce monde en y mettant de nouveaux êtres humains et par là de participer à son avenir.

NOTES

[1] Le terme « masturbation » vient de manus, « la main », et stupratio, « l’action de souiller ». Nous préférons donc le terme d’autosexualité, qui rappelle qu’il s’agit aussi d’une forme de sexualité qui a toute légitimité à exister en tant que tel mais aussi à être intégrée à tout rapport sexuel à plusieurs sans avoir à être qualifiée de « préliminaire ».

[Brochure à venir]

SOURCE


posté le 5 avril 2019 Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article
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