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Vu d’Equateur : Une critique de l’idéologie "décoloniale". La décolonialité : « nous jette-t-elle une bouée, ou une ancre ? »
envoyé le 12/11/20 par Ink Arri Kowi Mots-clés  antifascisme  

Formulée d’abord en Amérique latine par Walter Mignolo (professeur argentin dans une université aux USA) et par d’autres sur d’autres continents, la théorie "décoloniale" a essaimé dans le monde entier, évoluant en un salmigondis essentialiste et antimoderne souvent nauséabond, et passant du discours universitaire à celui de certains mouvements politiques comme le PIR en France, sans aucune garantie de bonne compréhension ni d’honnêteté intellectuelle, comme le veut en général ce mélange des genres. Les néologismes fleurissent, les définitions restent floues : postcolonial, décolonial... Une logorrhée qui fait terriblement penser au maoïsme universitaire des années 1970.

J’en ai lu récemment une très intéressante réfutation par un universitaire français, Jean-François Bayart, dans son livre "Les études postcoloniales, un carnaval académique". Ce titre donnait déjà le ton.

Il y a quelques jours je suis tombé sur un article en espagnol, signé d’un jeune sociologue équatorien, InkArri Kowi, d’origine indigène Otavalo, qui lui aussi s’attaque à cette idéologie avec certains arguments assez proches de ceux de Bayart. J’en partage ici, avec la permission de l’auteur, une traduction française, et le lien vers le blog "Nueva Pacha" qui propose le texte original en espagnol. Même si je peux avoir des réserves sur certains points, je trouve cette convergence très intéressante.

La decolonialidad "¿nos está tirando un salvavidas o un ancla ? "

La retórica decolonial ha ido poco a poco ganando terreno dentro del movimiento indígena y de algunos de sus académicos. Me pregunto ¿qué tan útil es la decolonialidad para la resolución de los problemas de los pueblos y nacionalidades indígenas ? Para empezar mi respuesta es necesario definir a breves rasgos la cultura.

https://nuevapacha.home.blog

La décolonialité : « nous jette-t-elle une bouée, ou une ancre ? »

La rhétorique décoloniale a lentement gagné du terrain au sein du mouvement indigène et de certains de ses universitaires. Je me demande : dans quelle mesure la "décolonialité" est utile pour résoudre les problèmes des peuples et des nationalités indigènes ?

Pour commencer ma réponse, il est nécessaire de définir à grands traits ce qu’est la culture. La culture est un système de signes et de symboles, qui permet à l’individu et à notre espèce d’avoir les informations nécessaires pour entrer en relation avec d’autres individus et leur environnement, nous permettant ainsi de nous compléter et de nous développer. Chaque groupe humain a développé son propre système d’information afin de répondre aux besoins individuels et collectifs.

La rhétorique de la décolonialité remet en question trois éléments :

  1. La mise en œuvre de l’État-nation et de la démocratie comme modèle politique hégémonique au détriment d’autres formes d’organisation des cultures indigènes américaines ;
  2. la mise en œuvre d’un système de stratification sociale basé sur la race qui serait à la base de l’exploitation capitaliste ;
  3. et enfin la critique du mécanisme eurocentrique de production de la connaissance, la science, au détriment d’autres formes de savoir.

La lecture de la modernité par les décoloniaux est incroyablement réductionniste et semble ne pas comprendre les processus sociaux, culturels et géographiques complexes qui ont dû se produire pour donner naissance à la démocratie, au capitalisme et à la science. Tous finissent par devenir des éléments fermés, dont la naissance est limitée au continent européen. Ce trio a sans doute été perfectionné en Europe, mais son émergence n’aurait pas été possible sans une série d’interrelations avec l’Afrique, l’Orient et l’Asie. Ainsi, la "décolonialité" finit par ignorer les apports des cultures de ces territoires.

Thomas Sowell l’illustre très bien :

lorsque les Anglais ont traversé l’Atlantique pour la première fois et ont affronté les Iroquois au large, à l’est de ce qui est aujourd’hui les États-Unis, ils ont pu naviguer sur cet océan, d’abord parce qu’ils ont utilisé des gouvernails inventés en Chine, et qu’ils ont pu naviguer en haute mer grâce à la trigonométrie inventée en Égypte, leurs calculs ont été faits avec des chiffres inventés en Inde, et leurs connaissances générales ont été conservées dans un alphabet inventée par les Romains (Sowell 1998)

En d’autres termes, les Européen.ne.s disposaient déjà d’un système d’information qui avait accumulé des données provenant de différentes cultures dans le monde. Ces systèmes d’information se sont initialement développés indépendamment, mais au fil du temps, et du fait même de l’activité humaine, le système a été mis sous pression par des éléments extérieurs, la nature et d’autres systèmes culturels. Face à cette pression, les cultures se heurtent, s’affrontent, s’entremêlent, s’alimentent et changent, et certaines disparaissent aussi. Le système culturel qui peut résoudre plus efficacement les différents problèmes auxquels nous sommes confrontés aura un avantage. De cette manière, les connaissances utiles et efficaces s’accumuleront quelle que soit leur origine, et certaines seront éliminées ou pourront être sauvegardées.

Les décoloniaux soutiennent que tout système culturel et de connaissances doit être protégé. Surtout ceux qui, du fait de la conquête, sont désavantagés. En d’autres termes, ces systèmes culturels ont une valeur en soi, et non en termes de résultats, d’efficacité et d’utilité.

Sowell sur le refroidissement du système culturel anglais et iroquois souligne ce qui suit : "Il s’agissait d’un choc entre des développements culturels pris dans de vastes régions du monde (anglais), contre des développements culturels d’une zone beaucoup plus circonscrite (iroquois). Les opportunités culturelles étaient inégales et les résultats inégaux. La géographie n’a jamais été égalitaire". Pour comprendre ces évolutions culturelles, nous ne pouvons pas tomber dans le réductionnisme mais nous plonger dans le long terme de l’histoire.

La conquête espagnole a été un événement violent, comme toute guerre, et a créé de nombreuses inégalités. Mais aucune guerre n’est juste et toutes les guerres sont cruelles. Les Inkas avaient plus d’avantages comparatifs, en raison du développement culturel qu’ils avaient atteint, par rapport à ceux qu’ils ont conquis. Ces avantages sont très bien enregistrés en termes de technologies de gestion de l’eau et des terres, ce qui leur a permis d’avoir une meilleure productivité. De la même manière, ils avaient un meilleur système d’administration, et une capacité militaire supérieure à celle de leurs assujettis. Et c’était aussi l’effet d’une accumulation des cultures de la région.

Plus de 500 ans plus tard, nos cultures n’ont pas disparu, kaypimi kanchik niyari, s’il en est ainsi, c’est parce qu’elle nous sont encore utiles, et qu’elles nous ont servi pour la reproduction de nos vies, en tant qu’individus et en groupe, et parce que nous avons assimilé et utilisé les connaissances des autres cultures. Le monde devient plus complexe, les niveaux d’inégalité au sein des populations indigènes par rapport aux autres cultures, en Équateur, sont de plus en plus répandus, la pauvreté est alarmante tout comme la malnutrition, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement sont très faibles.

Les décoloniaux pensent que cela démontre la validité de la décolonialité. Ils affirment que ces processus se sont produits dans les "interstices", et toujours en parallèle, en essayant de maintenir leur propre système à la périphérie de la modernité. Cependant, cette appréciation n’est pas correcte.

Mignolo utilise la figure de Guamán Poma de Ayala, comme exemple de ce sujet liminal, qui essaie de rester à la frontière, et de se différencier de l’Européen. Mignolo a tort. Guamán Poma était conscient de ce qui se passait et il a trouvé, par l’écriture (en utilisant un dispositif culturel "européen"), une façon de donner à sa culture une place dans l’histoire. Non pas à la marge, dans le liminal, ou en s’en excluant, mais en son sein, en son cœur même.

Tristan Platt note que :

"les Aymaras ont entrepris de briser les pratiques autorisées par le nouveau faucon espagnol, de les interpréter en fonction de leur propre tradition intellectuelle et d’intervenir activement et stratégiquement dans la société coloniale sur la base des résultats de leurs analyses" (Platt 1989).

En d’autres termes, ils n’ont pas cherché à s’isoler, à chercher un espace à la périphérie qui leur permettrait de continuer à faire usage de leur culture, ils sont "intervenus activement" pour négocier avec le nouveau régime et maintenir leur propre vie.

Pour les décoloniaux, la connaissance européenne ne pourrait être valable que si elle était donnée dans un contexte d’égalité absolue. Un système d’égalité parfaite n’a jamais existé et n’existe pas, souligne bien Sowell, et ne peut pas exister, en raison de l’incroyable différence de moyens que possèdent les groupes humains pour obtenir des résultats. La "rationalité" andine reconnaît ce fait. Chez les Aymaras, les rituels tinku et ch’axwa sont l’expression de la reconnaissance de ces inégalités et contradictions et, en même temps, sont des dispositifs pour aplanir ces inégalités et soutenir le "pacte social" (Platt 1989).

Comme nous l’avons souligné, la perspective décoloniale est réductrice et pose la démocratie comme un système fermé, mais rien n’est plus éloigné de la vérité.

Sa puissance et son efficacité résident dans le fait qu’il s’agit d’une proposition ouverte, qui s’adapte, qui n’est pas parfaite, mais qui est perfectible. Oui, la démocratie est née face à la tyrannie de la tribu et dans un système d’esclavage, mais elle s’est transformée et améliorée peu à peu, quel meilleur exemple de dispositif "décolonial" ! Les décoloniaux elleux-mêmes le reconnaissent, mais ce n’est pas une "autre" démocratie, c’est la même, façonnée par les individus qui habitent ces territoires. Dans les sociétés préhispaniques, il n’y avait aucun signe de démocratie. Le Tauhuantisuyo avait un système social théocratique, très hiérarchisé, sans possibilité de mobilité sociale.

Ils ont le même point de vue réducteur sur la science. Ils semblent en être restés à Descartes, et ne reconnaissent pas tout le débat que le processus scientifique a construit. La science est également un système ouvert, en effet, sa capacité à se tromper en est constitutive. La science est un processus complexe et collaboratif, impliquant des cultures du monde entier. Il n’est pas inconnu qu’il existe d’autres systèmes de connaissances, mais nous ne pouvons pas nier l’efficacité et l’utilité des applications pratiques. De plus, il est possible de répéter les mêmes actions avec les mêmes résultats, car il a été soumis à un processus complexe de vérification et de falsification, dont seule la science dispose.

En bref, le récit décolonial juge la démocratie et la science en fonction un lieu d’origine supposé, l’Europe. Cette même vision réductrice ignore les apports des autres cultures et des autres territoires. Elle cherche à forcer les mécanismes de reproduction de notre vie de peuples indigènes à s’intégrer dans son projet académique. Elle ignore notre capacité d’action, et donc notre capacité à décider de participer "dans" et non pas en marge "de" la modernité, de la démocratie, de la science et du capitalisme. Le projet décolonial nous obligerait à reconnaître en nous les éléments venant d’Europe, et à les différencier de ceux qui seraient préhispaniques (si cela est possible). Si nous devions appliquer cela aux Kichwa Otavalo, devrions-nous nous débarrasser des instruments à cordes que nous utilisons lors des fêtes d’ inti raymi ? de nos vêtements qui sont espagnols ? et du Kichwa fortement modifié par les Espagnols ? Nous devons reconnaître que nous avons décidé de participer et que nous en avons tiré profit pour notre propre culture.

Le danger de la rhétorique décoloniale est qu’elle a fait de nous, peuples indigènes et noirs, d’éternelles victimes, c’est-à-dire des entités non agissantes.

Elle nie les processus complexes de négociation et de participation que nous avons menés. D’un point de vue condescendant, elle propose que tout ce que nous avons créé ait une validité propre, ce qui nous empêche de faire notre autocritique, de voir nos lacunes et d’assumer les changements que nous devons apporter pour améliorer notre capacité à résoudre les problèmes. En fin de compte, cela nous rend encore plus dépendants des connaissances des autres.

Les résultats du discours décolonial ont été que tout ce qui est catalogué comme européen soit considéré comme mauvais, et doit donc être exclu de la vie des peuples indigènes. Bien que ses auteurEs soient prudentEs et nient toute prétention d’essentialisme et de réification de ce qui est indigène, et qu’ils nient que la connaissance et la culture européennes doivent être exclues, les conséquences sont tout à fait opposées. Ils ont ouvert le passage à des discours et des espaces qui excluent l’Occident. Ce qui, dans la pratique, nous laisse dans une situation désavantageuse

Il n’y a rien de mal à reconnaître nos limites, nos erreurs et nos lacunes. Sowell au sujet du décollage et de la consolidation du Japon, comme l’une des plus grandes économies du monde remarque ceci :

« Avant que cela n’arrive, une transformation culturelle importante devait avoir lieu dans l’esprit des citoyens japonais. Une douloureuse prise de conscience de son propre retard a traversé le Japon. Les nations occidentales en général, et les États-Unis en particulier, ont été promulgués comme modèles pour leurs enfants. Les manuels scolaires japonais préconisaient l’imitation d’Abraham Lincoln et de Benjamin Franklin, encore plus que des héros japonais. De nombreuses plaintes des Japonais de cette époque concernant leurs propres défauts pourraient être qualifiées, aujourd’hui, de "haine de soi". Mais il n’y avait pas de relativistes culturels à l’époque pour leur dire que ce qu’ils avaient accompli était tout aussi bon, à leur manière, que ce que les autres avaient accompli. Au lieu de cela, les Japonais ont surmonté leur retard, grâce à des générations de travail et d’études acharnées. »

Et les Japonais n’ont pas perdu leurs particularités culturelles. Si nous nous mettons dans l’idée de nier la science, les systèmes politiques et économiques, en raison de leur lieu d’origine et de leur ethnicité (ce qui est absurde au XXIe siècle), sans considérer leurs avantages possibles, nous tombons dans un piège, qui ne fait qu’accentuer et perpétuer les inégalités qui existent entre nos peuples. Nous devons rendre notre culture compétitive, contemporaine et mondiale.


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