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Réflexions sur la grève des livreurs Uber Eats à Boulogne-sur-mer
envoyé le 25/04/21 Mots-clés  grèves  

Réflexions sur la grève des livreurs Uber Eats à Boulogne-sur-mer

Pour une certaine fraction de la population urbaine, le désir de se faire livrer à domicile un repas préparé relève d’un acte anodin. Pourtant, à y regarder de près, ce geste simple s’inscrit au carrefour de multiples phénomènes qui en quelques années ont encore accentué l’emprise de la marchandise sur notre existence : exacerbation de l’individualisme, repli et isolement sur la sphère domestique elle-même toujours plus réduite et colonisée par les technologies virtuelles(1), tyrannie du temps mesuré, dépossession des savoirs et savoirs faire …

Ce glissement porte un éclairage pénétrant sur une époque dans laquelle la reproduction est devenue de par son élargissement une production capitaliste à part entière. En l’absence de promesses de profits escomptés grâce aux activités de l’industrie manufacturière, une frange du patronat à l’affût de gains instantanés bricole et recycle. Ainsi l’hybridation de la bicyclette et du calculateur numérique, du muscle, de la sueur et de l’immatérialité digitale jette une lumière crue sur la réalité d’un capitalisme de plateforme qui se pare des atours de l’hypermodernité et de la cool attitude.

des revendications ambivalentes

Dans le courant du mois de mars les livreurs boulonnais de la plateforme Uber Eats se sont mis en grève. Aux revendications mettant en cause leurs conditions d’exploitation, ils ajoutaient celle de l’arrêt du recrutement estimant que le nombre de livreurs était trop important pour la masse de travail à se partager.
A elle seule, cette exigence pointe une ambivalence, celle de la représentation que se font ces grévistes de la position qu’ils tiennent dans les rapports de production et par conséquent de la nature de la revendication particulière qu’ils formulent. Vouloir refermer la porte derrière soi afin de se maintenir dans une situation, aussi vulnérable soit-elle, n’est en rien exceptionnel. Depuis ses origines, l’histoire du mouvement ouvrier est ponctuée d’épisodes comparables. La plupart d’entre eux révèlent la faiblesse de la position qu’occupent les prolétaires à un moment précis au coeur du rapport de force qui les oppose au patronat. Néanmoins, espérer nouer une alliance contre nature, même ponctuelle revient à se laisser déposséder du peu de contrôle dont on dispose et ouvre à coup sûr la voie à des renoncements plus préjudiciables encore.

derrière le miroir aux alouettes

Illusionnés, peut-être, par leur statut juridique « d’indépendants » ou par la dissimulation de la figure patronale derrière les catégories du droit, les livreurs boulonnais estiment sans doute avoir leur mot à dire quant à la marche des affaires de leur employeur californien ; avec l’arrivée sur le port d’un nouveau donneur d’ordre, le londonien Deliveroo, nul doute que l’ambiguïté sera rapidement levée et la place occupée par chacune des deux parties en présence s’en trouvera parfaitement établie.

Que ce soit à Boulogne-sur-mer ou ailleurs, le recrutement massif des débuts n’aura été qu’un épisode transitoire momentanément amplifié par le confinement. Le nombre de livreurs en sureffectif accompagne désormais l’activité de ce secteur d’apparition récente. Un nombre restreint de plateformes internationales se livrent entre elles à une guerre acharnée et exacerbent à leur avantage la mise en concurrence farouche de leurs prétendus « collaborateurs »(2). La faillite de l’entreprise Belge Take Eat Easy a encore intensifié le phénomène(3).

Comme n’importe quelle autre entreprise internationale, la plateforme ne saurait extorquer de la plus value et réaliser du profit sans légitimer sa pratique en formulant un discours idéologique qui aux premiers abords peut interpeller et séduire. Sans négliger par ailleurs la formidable capacité dont font preuve ces idéologues à intégrer les critiques portées contre le travail salarié, à s’en nourrir pour finalement les retourner contre les travailleurs eux mêmes et ériger l’autonomie, la liberté et l’indépendance comme autant d’idéaux qu’ils se font fort de mettre à portée de pédalier.

Certains livreurs reconnaissent que la pratique d’une activité professionnelle en lien direct avec celle du sport compte dans les motivations qui les ont poussés à exercer ce type de job. De leur côté, les patrons des plateformes n’ignorent aucun des avantages qu’ils retireront en exploitant un imaginaire sportif qui mobilise physiquement et psychologiquement des pans entiers de la société, attise la concurrence et la compétition, promeut l’idéologie « du dépassement de soi ».

jouer collectif ou disparaître

Mais au passionné de deux roues des débuts, le plus souvent étudiant, s’est substitué un vivier plus jeune et plus précaire composé parfois d’adolescents ou de travailleurs sans-papier, dans lequel le patronat du secteur puise jusqu’à satiété soumettant cette main d’oeuvre à un turnover ininterrompu ; désormais, un livreur demeure en moyenne six mois en activité sur une plateforme(4). Quand aux femmes, elles sont sous représentées et endurent plus qu’à leur tour les remarques et les comportements déplacés ou sexistes des restaurateurs ; quand elles ne supportent pas en prime ceux de leurs propres équipiers …
Depuis quelques temps, la rémunération, formulée en terme de « chiffre d’affaire » de ces « auto-entrepreneur », ne cesse d’être revue à la baisse par les authentiques patrons du secteur. Demeurant encore, pour un temps au moins, un espace à défricher, l’exploitation de la main d’oeuvre s’y réalise autant sur le mode absolu que relatif. Soumis au contrôle direct de l’algorithme le coursier se devra de travailler à la fois plus vite et plus longtemps pour obtenir en contrepartie une rémunération qui ne cesse de diminuer. A la fin du mois, la plupart d’entre eux sont loin d’approcher le Smic et pour rester dans la course certains mécanisent leur pratique et délaissent le vélo au profit du booster. Le temps mesuré du capital menace l’intégrité physique du livreur, le nombre de blessés ne cesse d’augmenter et six coursiers ont trouvé la mort sur le bitume ces deux dernières années.
S’organiser collectivement et à l’international

Les luttes de livreurs ont tendance à se multiplier et démontrent qu’il est malgré tout possible de s’organiser au sein des secteurs qui en apparence s’y prêtent le moins. Autre paradoxe et non des moindres, la revendication qui porte sur le statut juridique du travailleur. Louée au départ comme une alternative décontractée au rapport salarial, voilà que des « auto-entrepreneurs » réclament dorénavant la requalification de leur activité sous le régime du salariat ; certains d’entre-eux ont d’ailleurs obtenu gain de cause aussi bien en France qu’en Grande Bretagne (5).

C’est à l’échelle internationale que certains coursiers des plateformes ont décidé de porter leur action. En décembre 2019, un groupe de livreurs a rejoint Londres à vélo et rencontré des membres de l’IWGB l’Independant Workers Union of Great Britain(6) devant le siège de Deliverro. Pour symbolique qu’elles puissent paraitre ces rencontres n’en offrent pas moins une perspective plus émancipatrice pour l’ensemble des prolétaires que de s’en remettre à la « protection » du patron et à la loi du plus fort.

Boulogne-sur-mer, le 25/04/21

https://lamouetteenragee.noblogs.org


(1) L’expression « cellule familiale » ne s’est jamais tenue aussi près de la vérité pour dire la nature profondément carcérale de la famille qu’en ces temps de confinement.
(2)Des pratiques qui rejoignent parfois celles des mafieux. Les animateurs du Clap le Collectif des Livreurs Autonomes de Platefomes rapportent qu’à Lyon, des livreurs se plaignent que d’autres livreurs leur font la chasse : « J’y suis allez voir et effectivement je me suis fait coincer par 2 voitures. Ils m’ont menacé et dit de partir car : c’est leur terrain ! » Pour en savoir plus sur le Collectif des livreurs autonome de plateformes : https://fr-fr.facebook.com/clap75/ et ⚠️ <html>https://twitter.com/_clap75?lang=fr</html>
(3) Après avoir licencié leurs livreurs d’un simple clic de smartphone, les patrons d’Uber Eats travaillent désormais à l’élaboration d’un nouveau modèle de vélo qu’ils pensent pouvoir écouler auprès des coursiers …
(4)Les animateurs du CLAP(1) analysent que la tarification à la course imposée par les patrons des plateformes « a entraîné de profonds changements dans la sociologie des coursiers ».
(5) « Le conseil de prud’hommes de Paris a requalifié en CDI les contrats liant deux coursiers à vélo à la société de livraison de repas Take Eat Easy, qui les rémunérait comme travailleurs indépendants ». https://lexpansion.lexpress.fr/
(6)IWGB : https://iwgb.org.uk


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