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Pourquoi les flics sont-ils tous des bâtards ? [Défaire la police] Serge Quadruppani & Jérôme Floch
envoyé le 01/10/21 Mots-clés  répression policière  

L’époque dans laquelle nous vivons a ceci de particulier que plus personne, ou presque, n’y croit. On ne croit plus au pouvoir, on le subit, on ne croit plus au gouvernement, on le tolère faute de mieux et parce qu’il nous faut bien survivre. Face à cette profonde vague de discrédit et à ce sentiment diffus d’humiliation, le capitalisme n’a plus d’autre choix que d’assumer la violence qui le fonde et donc la brutalité de ses forces de l’ordre . Des Gilets Jaunes au mouvement George Floyd, de la gestion quotidienne des quartiers populaires à l’intensification des moyens de surveillance technologique, la police s’impose désormais comme l’ultime rempart à même de protéger ceux qui nous gouvernent.

On ne s’étonne donc pas que le Beauvau de la sécurité, convoqué suite à la multiplication des scandales de violences policières ait débouché sur une enveloppe de 1,5 milliard d’euros, la gratuité des trains pour les policiers armés et le doublement de leurs effectifs sur le terrain. La latitude garantie aux forces de l’ordre et à leurs syndicats semble proportionnelle à la détestation populaire qu’ils ne manquent pas de générer. C’est dans ce contexte que paraît Défaire la police aux éditions Divergences. Dans cet ouvrage, chercheurs, écrivains, philosophes et historiens proposent de penser la police : d’où vient-elle ? À quoi sert-elle ? Qui sert-elle ? Et comment s’en débarrasser ? Nous en publions ici un extrait, en l’occurrence l’article de Serge Quadruppani et Jérôme Floch qui introduit l’ouvrage et tente de poser les bases d’une critique sereine et raisonnable des forces de l’ordre et du monde qu’elles défendent.

Pourquoi les flics sont-ils tous des bâtards ?

De Hong Kong à Buenos Aires, des stades égyptiens aux manifestations françaises, somptueusement graphé sur les murs de Santiago comme sur les wagons des trains britanniques, en pochoir à Tunis ou au feutre dans un chiotte du 9-3, bombé à Minneapolis et visible jusque sur un passage piéton turinois judicieusement transformé pour en épeler les lettres, indubitablement le mot d’ordre qui de très loin dépasse en popularité et en universalité n’importe quelle expression d’amour pour la patrie, n’importe quel slogan publicitaire, c’est celui qui proclame que tous les flics sont des bâtards. Le hashtag #ACAB accompagne plus de 2,2 millions de publications sur le réseau social Instagram.

Pour saisir les raisons de cette popularité, peut-être faudrait-il s’attarder sur une question de traduction : en toute rigueur, All Cops Are Bastards devrait se rendre par « Tous les flics sont des salopards ». C’est un fait que « bâtard », en français populaire contemporain, comme en italien bastardo ou en anglais bastard, signifie en premier lieu non pas que l’individu ainsi qualifié serait l’enfant d’une union illégitime (quelle que soit la légitimité invoquée), mais bien un salaud, qui ne mérite que le mépris et la haine. Mais pour saisir les raisons de la popularité sans équivalent de ce slogan, la rigueur du traducteur est peut-être à courte vue. Sans doute faut-il s’enfoncer dans les profondeurs sémantiques du terme « bâtard ». S’il a eu dès l’origine une connotation négative, c’est parce que, dans les sociétés patriarcales prémodernes, une naissance hors d’une union officielle introduisait, concernant le rejeton, un trouble sur un élément fondamental du monde traditionnel : l’appartenance. L’enfant n’appartenait tout à fait ni au monde (à la famille, au clan, à la classe, à la caste) du père ni à celui de la mère. S’agissant des policiers, c’est donc leur caractère trouble qu’il s’agit d’interroger. Si tous les flics sont des bâtards, ce n’est pas parce qu’ils sont tous des salauds : oui, ils le sont – sauf quand ils rompent avec leur fonction. Mais ils ne sont pas que cela.

« Tous les flics sont des bâtards » : celles et ceux qui s’indignent de ce qu’ils perçoivent comme une outrance haineuse ne l’ont tout simplement pas comprise. On connaît la chanson : certes, il y a des moutons noirs, mais la généralisation à tous les flics des fautes de quelques-uns est une extravagance idéologique. Contre cette idée reçue et ressassée, constatons au contraire que l’énoncé ACAB tire sa puissance de son exactitude et de sa précision. Tous les flics sont des bâtards, c’est un fait et la vérité du slogan vient justement de l’affirmation de la bâtardise. C’est un fait que, de par ses origines, la grande masse des policiers appartient aux couches populaires. C’en est un autre, tout aussi incontestable, que, derrière leur rôle officiel de défense de la population, ils renient leur appartenance populaire en défendant l’ordre du monde, de l’économie, de la bourgeoisie, des dominants (libre à chacun, selon ses choix théoriques, de qualifier les forces qui quotidiennement nous écrasent). Tous les flics sont des bâtards car leur fonction en soi repose sur cette ambiguïté, cette hypocrisie : leur légitimé est censée être populaire alors même qu’ils servent le pouvoir. Cette évidence n’est pas plus contestable en France, pays de la tarte à la crème républicaine, qu’à Tunis, Madrid ou São Paulo.

À quoi sert la police ?

Le champ des activités policières est particulièrement vaste et diversifié. Certains verbalisent les véhicules mal garés ou interpellent des voleurs, d’autres jouent aux cow-boys avec des lanceurs de balles de défense et font la guerre aux stupéfiants, une minorité plus finaude résout des meurtres ou surveille les opposants tandis que d’autres reconduisent des migrants à la frontière, terrorisent des manifestants, protègent l’Élysée ou abrègent des free party. Quand on y pense, elles servent à peu près à tout et n’importe quoi, ces forces de l’ordre et c’est certainement la raison pour laquelle la France en emploie plus de 250 000.

Mais, fondamentalement, à quoi sert toute cette police ? À quoi bon tout ce quadrillage méticuleux du territoire, toute cette surveillance des comportements, toute cette brutalité institutionnalisée ? Ce que la police défend par tous les moyens mis à sa disposition, ce ne sont pas l’ordre et la société, c’est un certain ordre et sa société. Ce sur quoi son chantage à la peur et à la sécurité s’exerce, ce n’est pas la liberté humaine qu’il s’agirait de réguler, ce sont les individus esseulés, dépossédés et donc faibles qu’a produit le monde de l’économie. Ce que sa violence vient contrôler et réprimer, ce sont les corps et les esprits vivants et donc insatisfaits. La police n’est pas seulement le bras armé de l’État et du gouvernement, elle est la garantie que chacun reste à la place qui lui incombe.

Soyons magnanimes. Si l’on peut affirmer que tous les flics sont sémantiquement des bâtards, on peut aussi imaginer que certains ne soient pas des salauds, des brutes ni même des abrutis. La police elle-même doit bien avoir ses marginaux, à la brigade financière, à la protection des mineurs et pourquoi pas à l’IGPN. Oui, la police est méprisée, mais, objecte-t-on avec la même régularité, n’accomplit-elle pas, aussi, des tâches utiles ? Il peut arriver de se réjouir lorsqu’elle met la main au collet de Balkany ou sur écoute Sarkozy, quand elle perquisitionne dans les bureaux du ministre de la Justice ou s’approprie les textos démontrant que celui de l’Intérieur a naguère abusé de ses pouvoirs pour obtenir des faveurs sexuelles. Mais, même lorsque ces poursuites ne finissent pas en eau de boudin comme dans le dernier cas cité, cette satisfaction furtive est bientôt troublée par l’évidence que ces règlements de compte au sein des classes dominantes, cette conflictualité entre institutions dirigeantes ne remettent nullement en cause la domination et les pouvoirs institués mais au contraire attestent de leur vitalité : si ces affaires peuvent avoir des conséquences désagréables pour quelques personnes effectivement détestables, elles assoient également la légitimité d’institutions qui le sont encore davantage, en montrant qu’elles sont capables de corriger leurs dysfonctionnements.

Et quand la police empêche un tueur en série (djihadiste ou maniaque ou les deux) de tuer encore, un violeur ou un pédophile de continuer à sévir, nous ne nous en plaignons peut-être pas, mais là aussi notre soulagement ne peut être que de courte durée puisque la réponse pénale et la seule répression n’empêcheront jamais aucun viol et ne feront en rien reculer la culture qui les produit, tandis que la géopolitique mondiale et le racisme d’État (au service desquels travaille la police) n’ont pas fini d’engendrer des psychopathes sociaux prêts à parer leur pulsion de mort d’oripeaux religieux. La police ne combat en rien l’insécurité systémique puisqu’elle en est un rouage essentiel.

Il y a quelque chose de très étonnant dans la situation que nous vivons en ce moment. Jamais la police ne s’est autant trouvée au centre du débat public. À chaque manifestation les réseaux sociaux s’embrasent massivement en réaction aux désormais systématiques vidéos de brutalités policières : les infirmières molestées, les yeux crevés, les foules étouffées par les gaz, les coups de matraque. À Redon, pour empêcher quelques centaines de jeunes de célébrer la mort de Steve Maia Caniço, le préfet envoie, entre autres, le GIGN. Immédiatement, les images des militaires cagoulés en train de s’acharner sur le matériel musical deviennent virales. À Saint-Denis, quelques jours plus tôt, ce sont les images d’une mère qui hurle car elle ne trouve plus son fils de deux ans. Elle sortait d’une veillée funéraire que la police a jugé utile de noyer sous les gaz lacrymogènes. En avril, 8 jeunes accusés d’avoir brûlé des policiers à Viry-Châtillon en 2016 sont finalement acquittés : les enquêteurs avaient truqué leurs procès-verbaux d’audition. Au moment où ce texte est écrit, Bagui, frère d’Adama Traoré, mort aux mains de la gendarmerie à Persan, vient d’être acquitté au terme de 5 ans d’emprisonnement. La justice a dû reconnaître qu’il n’avait pas participé aux émeutes qui ont suivi l’assassinat de son frère. Avec les multiples et récurrents scandales de corruption, que ce soit à la petite semaine pour le tout-venant des commissariats, ou dans les grandes largeurs, comme dans le cas de la BAC de Marseille qui rackettait les dealers, ou encore à une échelle difficilement imaginable, avec l’organisation, par les Stups, du trafic de drogue mondial en liaison avec les plus grands dealers internationaux. Avec l’ensemble de ces récits sans cesse renouvelés, la légende dorée de la police que mouline la télé de pépé recule sans cesse au profit d’une histoire de corruption et de violence digne des séries étatsuniennes les plus corsées.

Alors que l’appellation « gardiens de la paix » est tombée en désuétude, et en dépit du martelage négationniste de Macron et de sa suite, la notion de « violences policières » est désormais installée dans le langage médiatique, introduisant l’idée que la violence est constitutive de l’exercice du métier de policier. Les médias les plus enclins à soutenir l’ordre des choses se trouvent eux-mêmes contraints d’accorder une certaine attention aux exactions flicardes. Mais malgré tout, tout le monde ne déteste pas encore la police, comme le chantent systématiquement les manifestants depuis le mouvement de 2016 contre la loi El-Khomry. Même si une détestation diffuse se répand, elle ne s’accompagne que très rarement d’une compréhension structurelle et systémique de ce qu’est la police, de ce qu’elle représente et de ce à quoi elle sert, même lorsqu’elle ne commet aucune exaction. Bien entendu, le premier facteur de radicalisation « anti-flic » comme disent ses partisans, c’est la police elle-même – que serait devenu le mouvement des Gilets jaunes sans l’électrochoc des brutalités policières ? –, mais la simple critique des excès, des outrances et des fameuses « bavures » d’une police par ailleurs trop portée sur le vote RN, nous laisse au milieu du pont.

Dans les sociétés étatiques en général et, en Occident, jusqu’à la fin de l’âge classique, il était clair et communément admis que les gens d’armes étaient là d’abord pour faire régner la loi du plus fort, c’est-à-dire du seigneur et du souverain. Avec les révolutions démocratiques bourgeoises, a commencé à prévaloir l’idée que « la loi est égale pour tous », principe d’autant plus affirmé dans les textes (et en Italie dans les salles de tribunal) qu’il était à peu près toujours dénié dans les faits. Certes, depuis le bobby désarmé bien intégré dans le paysage britannique jusqu’au sbirro devant lequel toute la rue se tait dans l’Italie méridionale, toute une palette d’attitudes était répandue, suivant l’éthique religieuse dont la société était imbibée, civisme protestant ou catholicisme auquel l’Etat démocratique sera à jamais étranger. En résumé, le flic était plus ou moins respecté suivant que la société se sentait proche de l’Etat. Mais, même après les révolutions bourgeoises, quelles que soient les variations géographiques, du Nord au Sud, la coupure de classe restait déterminante, et la petite-bourgeoisie anglaise avait beau aimer sa police, les cockneys la haïssaient spontanément. En réalité, aussi longtemps que la classe laborieuse fut une classe dangereuse, une certitude est restée solidement ancrée dans les couches populaires : le flic est le premier rang de l’ennemi sur le front de la lutte de classe. Cette saine conviction a commencé à se diluer au fur et à mesure que les héritiers de la social-démocratie et du stalinisme se sont enfoncés dans la quête d’une respectabilité démocratique, tandis que progressait la fragmentation de la classe ouvrière et la disparition de sa contre-culture, pour finir dans ce discours sur l’amour de la police démocratique qui est désormais celui de toutes les démocraties occidentales. Dans l’idéologie largement dominante, la haine de la police serait désormais réservée aux asociaux et aux psychopathes.

Cependant une certaine lucidité revient. À quoi sert un contrôleur dans le métro ? Pas à faire avancer les rames mais à s’assurer que les plus pauvres ne puissent pas se déplacer. À quoi servent les milliers de jeunes qui atterrissent chaque année en prison pour avoir gagné un peu d’argent en vendant du shit ? Pas à maintenir la bonne hygiène de vie du citoyen lambda mais à imposer une pression disciplinaire continue dans les quartiers les plus pauvres et à rappeler aux récalcitrants que, pour gagner sa vie, il faut se faire exploiter dans une usine, une boîte d’intérim ou par une application Uber. Et les milliers de cadavres qui remplissent les eaux de la Méditerranée dans une indifférence quasi générale, à quoi servent-ils ? Dissuader les suivants en leur rappelant le prix à payer pour rejoindre notre petit enfer occidental.

En première et en dernière instance, la police ne défend ni le faible, ni la veuve, ni l’orphelin, pas plus que la femme battue. La police défend par la brutalité le monde de l’économie et sa condition sine qua non : l’accaparement par quelques-uns du territoire et des efforts de toutes et chacun Le besoin de police est une mystification, son existence une usurpation.

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