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Elections législatives 2022 : Dès le 12 juin, envoyons Marinus Van der Lubbe à l’assemblée !
envoyé le 08/06/22 Mots-clés  anti-électoralisme  

Elections législatives 2022 : Dès le 12 juin, envoyons Marinus Van der Lubbe à l’assemblée !

Des législatives de 1933 en Allemagne à celles de 2022 en France, quel fil nous relierait aujourd’hui à la figure oubliée de Marinus Van der Lubbe ? L’imminence du danger fasciste encore et toujours ressassée ? L’exemplarité et la radicalité du geste en réponse à la torpeur et la résignation à la veille de la catastrophe ?

Et pourquoi pas un plaisir partagé pour les bains de mer en Manche ? A ceci près que, Marinus Van der Lubbe ne s’abandonnait pas rêveusement aux ondulations de la mer du Nord, il travaillait la vague dans le but précis de remporter le prix promis au nageur hollandais qui le premier relierait Calais à Douvres. La récompense, s’il l’obtenait, il la réservait au financement des activités du camp ouvrier. Espoir longtemps couvé mais que le chemin qu’il empruntera ne lui laissera pas le temps de concrétiser. Malheureusement …

Mais au fait, qui sait à présent quel fut le destin de Marinus Van der Lubbe ?

Il fut un jeune ouvrier devenu chômeur après un accident de travail qui lui fera progressivement perdre la vue et l’obligera à accepter les petits boulots qui se présenteront à lui pour survivre. Il fut un jeune homme de son temps, impliqué et luttant au coeur de la classe ouvrière et des mouvements de chômeurs de l’époque. Curieux et animé d’une grande vitalité, il parcourra une partie de l’Europe à pied et en auto-stop. C’est à l’issue de son dernier voyage qu’il mènera l’action qui le conduira entre les mains du bourreau : l’incendie du Reichstag durant la campagne électorale pour les élections législatives de 1933. L’ouvrier chaudronnier franco-allemand Georg K. Glaser écrira à son propos : « Van der Lubbe était le type même du rebelle, qu’il fallait effacer de l’histoire, chasser de la conscience humaine. Voilà la leçon qu’ont tiré les nazis et les communistes de l’incendie du Reichstag. Van der Lubbe était pour eux un immense péril, précisément parce qu’il avait été en mesure de déconcerter ces deux pouvoirs mondiaux. Par l’initiative d’un seul homme. Le rebelle devait donc être remplacé par l’archétype du subalterne, du soldat de parti. »

Si en cette veille d’élections législatives, Marinus van der Lubbe a encore quelque chose à nous transmettre, forcément sa réflexion chevauchera à la fois le même, et l’autre, l’ancien et le nouveau. Ou pour paraphraser volontiers le prince de Lampedusa : « Si nous voulons que tout demeure en l’état, il faut que tout change. »
D’abord, évacuons une bonne fois l’hypothèse d’un « danger fasciste » qui menacerait à la fois l’Europe et le monde en ce début de XXI° Siècle. A cela deux raisons au moins. La première tient au fait que le fascisme et à fortiori le nazisme, sont des faits historiques inscrits dans un contexte économique et social particulier et daté. L’Italie a désormais achevé le mouvement d’unification entamé lors du Resorgimento et l’Allemagne est devenue la première force économique de l’UE. Nul besoin d’escouades de chemises brunes ou noires pour faire régner l’ordre bourgeois, unifier les territoires et accélérer l’industrialisation. Qu’est-ce qui pousserait, en France, le Medef à financer en sous-mains des dégénérés en culotte de peau pour briser les os des manifestants et casser les dynamiques contestataires et sociales alors que la police républicaine y pourvoit avec professionnalisme ?

Ensuite, la gamme des options en matière de contrôle des populations, notamment dans les démocraties dites libérales s’est considérablement étoffée et sophistiquée. A l’heure d’un capitalisme que certains n’hésitent pas à qualifier de tardif, remâcher ad nauseam cette antienne du fascisme revient à attendre l’arrivée du train dans une gare désaffectée.
Ce qui est fondamentalement différent aujourd’hui d’avec hier, tient au fait que la barbarie a changé de visage sans pour autant avoir changé de nature. Elle ne fait plus irruption, tout à coup, depuis l’extérieur en revêtant le masque aussi archaïque qu’anachronique de l’étrange ou de la monstruosité. Désormais, l’inhumanité se loge au coeur du système, elle est endogène et présente le visage de la quotidienneté ordinaire.

L’arsenal technologique qui ordonne et contrôle nos existences dans ses moindres faits et gestes, depuis la maternité jusqu’au crématorium ; le recours sans interruption aux mesures et lois d’exception ; la banalisation de l’état d’urgence ; la traque des étrangers, la violence physique et psychologique exercée à leur encontre ; la répression des grèves et des manifestations à coups d’armes et de décrets ; la chasse aux pauvres et aux jeunes dans les quartiers populaires ; tout cela et bien plus encore, porte la marque de la déshumanisation à l’oeuvre sous le règne du néo-libéralisme triomphant.

« Dans ce cas, et si vous souhaitez vraiment que les choses changent, il faut aller voter ! »

Comme nous le savons, la réponse de Marinus Van der Lubbe à cette injonction fut sans appel. En réaction à son incarcération et aux calomnies colportées à son encontre aussi bien par les staliniens allemands que par les nazis, ses camarades éditèrent le « livre rouge » afin de rétablir la vérité, et rendre on ne peut plus évidentes les motivations qui les animaient, eux et lui. Ainsi, on peut y lire le passage suivant : « Et puisque l’imposture de la droite et de la gauche s’incarnait, et culminait, dans le jeu démagogique du parlementarisme, Marinus était pour ainsi dire poussé vers l’édifice qui était, pour la classe ouvrière allemande en particulier et pour le prolétariat mondial en général, le symbole de toutes les servitudes politico-économiques(…) Dans la nuit du 27 au 28 février, Marinus Van der Lubbe met le feu à ce temple, à ce palais de la magouille et de la trahison ». Et plus loin encore : « Parmi les millions de dos courbés du troupeau électoral docile et soumis, un prolétaire s’est levé pour frapper leurs faces de Judas »

Et, qu’en est-il aujourd’hui ? A quatre-vingts-dix ans d’intervalle, des « Marine » et des « Méluche » au pouvoir « défendront les ouvriers ! » entend-on encore suggérer dans les derniers bistrots populaires de la ville. Preuve que le mythe a la vie dure…
Un contemporain de Marinus Van der Lubbe écrira, qu’à son époque, déjà, le parlementarisme était « une forme historique dépassée, qu’il n’est qu’un simple bluff, un trompe l’oeil car le véritable pouvoir de la société bourgeoise se situe dans d’autres sphères tout à fait différentes ; que, malgré toutes les défaites parlementaires possibles, la bourgeoisie détiendrait encore des moyens suffisants d’imposer sa volonté et ses intérêts dans les secteurs non parlementaires. »(1)

Pour se convaincre du caractère durable et clairvoyant de l’analyse de Ruhle, il nous suffira de revenir quelques années en arrière et nous remémorer la réaction de la bourgeoisie européenne à l’égard de la Grèce, dès l’annonce de la victoire de Syriza en 2015. En une fraction de seconde, le bulletin de vote s’était démonétisé aussi vite que le drachme. La suite, on la connait …
Alors, quoi qu’on ait pensé à l’époque, et quoi qu’on pense encore aujourd’hui dans les milieux révolutionnaires du bien fondé ou non du geste de Marinus van der Lubbe, cet acte l’inscrivait, radicalement et résolument du côté de la vie ; contre la mort et la terreur incubées dans le laboratoire des institutions parlementaires et qui bientôt emporteraient tout sur leur passage, mettant la planète à feu et à sang.

Boulogne-sur-mer, le 06/06/2022


(1) Otto Ruhle : « La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchévisme », in : La contre-révolution bureaucratique. Ed.10/18. 1973.
Pour celles et ceux qui désireraient en savoir plus à propos de Marinus Van der Lubbe, nous conseillons la lecture de deux ouvrages qui dialoguent entre eux de manière critique :
*Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag. Nico Jassies. Editions Antisociales. Paris. 2004.
*Marinus Van der Lubbe : carnets de route de l’incendiaire du Reichstag. Yves Pages et Charles Reeve. Ed. Verticales. 2003.


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