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Histoire d’une victoire anti-nucléaire : La centrale de Lemoiz
envoyé le 22/07/22 Mots-clés  écologie   énergies   autonomisme / régionalisme  

Lemoiz est un village situé au Pays Basque (côté espagnol). Dans les années 1970, un grand mouvement d’opposition à la construction d’une centrale nucléaire va y voir le jour. Du début des travaux en 1972 jusqu’à l’abandon définitif du projet en 1984, la région va être secouée par une lutte anti-nucléaire acharnée (et victorieuse !).

L’idée de ce texte est de raconter l’histoire de cette lutte inspirante, à l’heure où l’État français mise tout sur le nucléaire, prépare la construction de nouveaux EPR, souhaite prolonger la durée de vie des centrales et poursuit son projet de poubelle nucléaire (CIGEO).

Contexte

À partir des années 1960, le régime fasciste de Franco lance des grands programmes énergétiques et veut notamment développer l’industrie nucléaire. Le plan énergétique comprend la construction de trois centrales sur la côte basque, à Deba, Lemoiz et Ea-Ispaster. Les premières résistances vont apparaître rapidement à Deba, dans les années 1970, où une Commission Contre le Risque Atomique est créée par des habitant-e-s. Les opposant-e-s au projet dénoncent à la fois les risques environnementaux liés à la centrale et le caractère autoritaire de la dictature franquiste. Pour les basques, il s’agit de résister à l’État espagnol et de défendre leur territoire contre la menace que représente une centrale nucléaire, dans un contexte plus large de répression contre le peuple basque. Aux mots d’ordre écologistes se greffent aussi des revendications en faveur de l’autodétermination, pour les libertés individuelles et contre la dictature. Tout au long du mouvement, la revendication identitaire basque va jouer un rôle de cohésion.

La compagnie qui gère le projet, Iberduero (devenue aujourd’hui Iberdrola), abandonne peu à peu le projet de centrale à Deba et va se concentrer sur la construction de deux réacteurs à Lemoiz.

Premières mobilisations à Lemoiz

Les travaux commencent en 1972, sous le contrôle d’Iberduero. Les premières mobilisations sont organisées par des habitant-e-s du coin, bientôt rejoint-e-s par des activistes écologistes et/ou nationalistes et des organisations de la gauche radicale basque. Différents collectifs se forment dans les villages d’Euskadi et se fédèrent en coordination. Celle-ci organise en août 1976 une grande manifestation sur les plages de Górliz et Plentzia qui réunit près de 50 000 personnes. La démonstration de force est d’autant plus impressionnante qu’à l’époque, les commémorations ouvrières du 1er mai sont interdites et que les rassemblements politiques hostiles au pouvoir sont violemment réprimés.

Une décennie de lutte et une diversité de pratiques

Pour empêcher la poursuite des travaux et la mise en service de la centrale, les opposant-e-s adoptent une multitude de pratiques : petites et grandes manifestations, propagande et diffusion d’information, semaines anti-nucléaires dans les écoles et les usines, recours juridiques, blocage des bateaux transportant le matériel de construction de la centrale, actions directes contre les bureaux d’Iberduero, blocage des assemblées d’actionnaires, sit-ins quotidiens aux portes de la centrale, coupures d’électricité, non-paiement de factures, sabotages dans la centrale réalisés par les ouvriers travaillant sur place, concerts, expositions d’art basque, blocage du chantier à l’aide de bateaux de pêcheurs placés devant la crique de Basordas où se construisait la centrale…Des alpinistes basques vont même jusqu’à planter le drapeau anti-nucléaire au sommet de l’Everest !

A partir de 1977, l’organisation indépendantiste Euskadi Ta Askatasuna (ETA) s’engage dans le mouvement de lutte contre la centrale. Le 3 janvier, deux bombes explosent à la cantine de la centrale nucléaire en construction, et en décembre de la même année, un membre d’ETA est tué lors d’une attaque du poste de police qui garde le chantier. En 1977, près de 80 attaques contre les bureaux d’Iberduero et les infrastructures ont lieu. Les stations électriques sont régulièrement ciblées à différents endroits du Pays Basque.

Durant cette année 1977, une manifestation réunit entre 150 000 et 200 000 personnes à Bilbao. C’est l’une des plus grandes mobilisations anti-nucléaires jamais vue. En 1978, les attaques d’ETA continuent. Des attaques à la bombe contre la centrale tuent trois ouvriers. En parallèle, les mobilisations des opposant-e-s se poursuivent sous des formes variées. Peu à peu, le conflit se durcit, et en 1979, la plupart des manifestations sont interdites, même si l’affluence reste immense : 100 000 personnes manifestent à Bilbao le 27 avril.

Le 3 juin 1979 est organisée la Journée Internationale contre l’Energie Nucléaire. Les opposant-e-s se réunissent à Tudela en Navarre, où un projet de centrale nucléaire est aussi en cours. Durant un sit-in sur un pont, un Guardia Civil tue d’un coup de feu à bout portant Gladys del Estal Ferrero, une militante écologiste âgée de 23 ans, qui faisait partie des comités antinucléaires d’Euskadi. Le crime provoque une vague d’indignation qui se matérialise par des grèves et des manifestations au Pays Basque mais aussi en Espagne. Deux mois plus tard, une marche de 12 jours parcourt tout le Pays Basque pour arriver à Lemoiz. Pendant cette mobilisation, la tension est très forte, la répression est féroce. Les affrontements avec les forces de l’ordre se répètent chaque jour.

En mai 1980, le chef du conseil d’administration d’Iberduero annonce que la centrale entrera en activité l’année suivante « quoi qu’il advienne ». Dans le même temps, le chef du gouvernement espagnol réaffirme son opposition à « toute forme de consultation populaire sur Lemoniz ». Ces annonces provoquent une multiplication des sabotages, et un durcissement de la stratégie d’ETA.

Le 29 janvier 1981, ETA enlève l’ingénieur en chef de la centrale. L’organisation exige la destruction de la centrale en échange de la libération de José Maria Rayan. L’État espagnol refuse, et l’ingénieur est retrouvé mort le 6 février. L’assassinat suscite l’indignation, mais paralyse de fait le chantier. Le 5 mai 1982, c’est le successeur de José Rayan, chargé de la mise en marche de la centrale, qui est tué par un commando d’ETA. L’assassinat a lieu le jour de la création de la société de gestion de la centrale. A la suite de cet évènement, le 10 mai, les techniciens de la centrale refusent de reprendre le travail tant que leur sécurité n’est pas garantie. Le 13 mai, Iberduero suspend les travaux « jusqu’à ce que les circonstances actuelles cessent ».

L’abandon du projet de centrale

A l’été 1981, l’entreprise Iberduero affirme avoir subi 250 attentats et 2 milliards de pesetas de pertes financières. Les sabotages, les mobilisations collectives et autres actions continuent en 1982. Le rapport de force imposé par les opposant-e-s au projet finit par conduire le gouvernement espagnol à décréter un moratoire nucléaire le 28 mars 1984. Ce moratoire signifie le blocage de 5 projets de construction de centrales sur les 7 initialement prévus. A Lemoiz, le chantier est suspendu, puis le projet de centrale est définitivement abandonné. La centrale, construite quasi intégralement, ne sera jamais mise en service. Au Pays Basque, tous les projets de centrales nucléaires sont abandonnés.

Sources :
- Wikipedia : Centrale nucléaire de Lemoiz
- « Borroka ! Abécédaire du Pays basque insoumis », collectif mauvaise troupe. (mauvaisetroupe.org)
- euskaletxeak.org/lemoiz/
- « Victimes ou actions : itinéraires occultes d ’ETA », Caroline Guibet-Lafaye
- « Nationalisme et écologisme autour de la construction de la centrale nucléaire de Lemoiz (1972-1982) », Luis Emaldi Azkue
- mapadelterror.com
- « Viaje a la central dormida de Lemoniz », El Mundo, 2006.

Documentaire en castillan :
- Lemoniz, la central fantasma, (1h08). https://www.youtube.com/watch?v=yW_0AnoEySM


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