
Ce texte est une traduction de l’article Abolition Media’s Authoritarian Entryism, originellement paru sur anarchistnews.org. Nous le publions après avoir pris acte de critiques que nous considérons importantes suite à la parution sur MIA d’un texte appelant à libération d’Elias Rodriguez, accusé d’avoir assassiné deux employé.es de l’ambassade israélienne à Washington D.C. le 21 mai 2025. Cette analyse reprend des critiques existant depuis longtemps en Amérique du Nord sur les positions autoritaires d’Abolition Media et dénonce les alliances circonstancielles nouées entre des groupes aux objectifs antagonistes, que ce soit au nom de la cause palestinienne ou de la fétichisation des pratiques de guerilla et de résistance armée.
L’article original est accessible ici : https://anarchistnews.org/index.php/content/abolition-medias-authoritarian-entryism
Le site de contre-information Abolition Media, populaire dans l’espace anarchiste américain, a eu une activité éditoriale intéressante depuis son lancement. Le site se concentre presque exclusivement sur la lutte armée et les pratiques d’action directe militante en faisant peu de cas d’autres actions anarchistes moins risquées, généralement relayées par d’autres médias tels que It’s Going Down ou Crimethinc. En raison de la priorité donné à la lutte violente, des déclarations et des analyses émanant de factions communistes autoritaires alliés, tels que des maoïstes noirs incarcérés ou des guerillas maoïstes combattant Daesh et l’état fasciste turc au Rojava y ont été publiées au coté de discours anarchistes, sans faire l’objet d’une critique particulière. Au fil des ans, Abolition Media a publié de moins en moins de contenu anarchiste, et s’est plus souvent fait le relais de propagande autoritaire.
En 2022, Abolition Media a publié un entretien bienveillant avec un membre du Parti Communiste des Philippines et publié des douzaines de communiqués du Front National Démocratique sans leur opposer la moindre critique et en ignorant tout à fait celle développée par les anarchistes philippins qui rejettent à raison l’avant-garde du FND pour avoir régulièrement collaboré avec l’État, assassiné un de leur propre cadre et une figure syndicale, et pour leur nationalisme.
Si vous avez consulté Abolition Media au cours des derniers mois, vous aurez sans doute remarqué qu’une partie conséquente du contenu diffusé sur le site provient de communiqués officiels de groupes issus de la résistance palestinienne, ou de textes d’analyses émanant de Al-Mayadeen, un média panarabiste et pro-Assad détenu par des capitalistes.
La plupart des articles relatifs à la situation palestinienne diffusés sur Abolition Media sont des republications d’articles initialement parus sur Al-Mayadeen.
Pour donner un exemple de l’écart entre les positions d’Al-Mayadeen et tout semblant de politique abolitionniste, on peut s’intéresser à leur défense du régime iranien où ils se font l’écho de conceptions typiquement campistes pour mieux décrier le soulèvement féministe et anti-État de 2022.
Nous autres révolté.es dépendons souvent de la consultation de médias réactionnaires pour mieux comprendre le monde et enrichir nos argumentaires (j’ai même dû y recourir pour rédiger cet article), mais il y a une différence de taille entre consulter ces médias et republier leur contenu dans les espaces radicaux sans l’accompagner d’une critique.
Les autres occurrences de la question palestinienne sur Abolition Media sont des transcriptions directes de déclarations émanant de divers groupes de la résistance palestinienne. Le site a ainsi publié récemment une déclaration du groupe islamiste cisjordanien Brigade Tulkarm qui appelle ce que les « traîtres » palestiniens soient « livrés à l’appareil de sécurité policière » faute de quoi ils encourraient le risque d’être exécutés. Ce type de déclarations découlant de conceptions carcérales illustre bien la contradiction entre le but professé par Abolition Media d’être « un instrument au service des mouvements engagés dans des perspectives anarchistes, abolitionnistes et révolutionnaires » et un anti-impérialisme ras du front visiblement incapable d’interrogation critique à l’endroit de tout groupe assez macho pour brandir des flingues. Pourquoi un site de contre-information anarchiste/abolitionniste publie-t-il une déclaration de police ? En valorisant la lutte armée plus que toute autre, Abolition Media s’est rendue aveugle au fait que de nombreux groupes parmi ceux que la plateforme promeut cherchent activement à prendre le contrôle des États-nations contre lesquels ils luttent ; s’ils devaient être victorieux, ces mêmes groupes seraient vite aux manettes de nouvelles forces de polices chargées de préserver leurs nouveaux États. Et ces nouvelles forces de police, à leur tour, devront être abolies. C’est une position anarchiste tout à fait fondamentale, qu’on ne devrait pas avoir à rappeler, et dont même Abolition Media prend acte dès leur page de présentation : il n’y a pas de bon État-nation. Même lorsqu’ils sont incarnés par des tankies [communistes autoritaires, ndT] anti-impérialistes et des groupes islamistes qui combattent des monstres comme Benjamin Netanyahu et Bongbong Marcos, les États-nations en puissance ne comptent pas parmi nos alliés, et il n’y a aucune raison de leur offrir une plateforme dans les espaces anarchistes.
En mars 2024, Abolition Media a repartagé un article de RedStream Media au sujet des guerillas maoïstes en Colombie. RedStream Media, anciennement connu sous le nom de RedFish, est une filiale en langue anglaise de l’organe de propagande RT, contrôlé par l’État russe. RedStream fait régulièrement l’éloge de Staline et a récemment publié published une Histoire flatteuse et révisionniste du Parti Communiste du Pérou – Sentier Lumineux qui élude le massacre des paysans autochtones, des personnes queer, et des femmes perpétré par la secte maoïste pour mieux prétendre « [préserver de l’oubli] une Histoire que beaucoup auraient voulu censurer ».
Dans le même registre, Abolition Media a récemment republié un portrait particulièrement flatteur de l’État autoritaire cubain initialement paru sur Al-Mayadeen. La version publiée par Abolition Media n’est accompagnée d’aucun commentaire éditorial au sujet de la répression par l’État cubain des anarchistes, (1,2,3), des afro-cubain.xs, et des personnes queer.
Au cours de ma brève recherche, j’ai même découvert sur Abolition Media un article récent d’abord paru dans le magazine de droite libertarienne Reason. Reason s’est fait connaître en publiant Milton Friedman et Murray Rothbard, certains des pires monstres autoritaires de l’Histoire moderne, qui ont tout deux joué un rôle d’envergure dans la construction du paysage impérial que nous connaissons actuellement.
Reason tient rigoureusement la même ligne que les principaux médias capitalistes qui se font les porte-voix des politiques désastreuses des États-nations.
Alors même qu’Abolition Media prétend « tenir une ligne rigoureusement distincte de celle des principaux médias capitalistes qui se font les porte-voix des politiques désastreuses des États-nations, » le site accueille davantage de déclarations de groupes autoritaires qui cherchent à prendre le contrôle d’États-nations, d’organes de presse directement contrôlés par des États-nations comme Redstream ou financés par des capitalistes fortement alignés à des États-nations spécifiques, que de publications anarchistes ou relatives à l’anarchisme.
On devrait touxtes étudier des perspectives émanant d’idéologies et de milieux étrangers aux nôtres, mais publier des déclarations émanant de médias autoritaires, étatistes et capitalistes sans les critiquer tout en revendiquant pour son site une position de contre-information « anti-État » et « anti-capitaliste », c’est, au mieux, manquer sérieusement de principes ; en réalité, tout porte à croire qu’il s’agit là d’une forme d’entrisme tankie, pour amener les anarchistes à déroger à nos principes anti-autoritaires. Quelles que soient leurs intentions, la position éditoriale affichée par Abolition Media est claire : en soutenant la lutte armée indépendamment des couleurs politiques, le média professe une croyance réactionnaire en la « loi du plus fort ».
J’encourage touxtes les anarchistes convaincu.x.s à mettre fin à leurs contributions à Abolition Media, et à faire l’effort de rechercher d’où émanent les textes que vous consultez sur le site. Selon toute probabilité, ces textes ont été rédigés par des individus ou des groupes qui nous sont hostiles, ou qui le deviendront. Abolition Media inonde des agrégateurs de contenu anarchiste comme Anarchist Federation de propos tenus par des personnes qui cherchent à nous gouverner et nous emprisonneraient à la première occasion.
Le site de contre-information anarchiste américain Unravel tient également à jour une liste de sites camarades ouverts aux contributions. It’s Going Down héberge aussi des contenus publiés par les utilisateur.ices, mais ne publie désormais plus de droits de réponse bien sentis.
Pour approfondir le sujet, je recommande de consulter Always Against The Tanks pour une exploration des dangers qu’incarnent les communistes autoritaires.
PS :
texte original publié par Colorado Liberation & Autonomy
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